«Cette figure de Corinne est ingrate à faire, poursuit-il quelque temps après; on ne sait quel caractère lui donner, ni quel costume.»
XXXI
On voit que, dans la lutte entre la nature et la convention, la nature en lui triomphe et qu'elle triomphe de lui. Il ne peut concevoir cette sibylle de salon, drapée par la marchande de modes et donnant rendez-vous à ses amis sur un écueil lavé par l'écume, pour écouter une déclamation à froid, puisée dans des rhétoriques de demoiselles. Décidément la nature sincère et grave de l'enfant du Jura se refuse à cet effort impossible. En vain il copie le mâle visage de la sœur aînée de Thérésina, Maria Grazia: cette figure n'a que des passions vraies dans ses traits; elle enfonce la toile; elle fait frémir Oswald et pâmer d'effroi les élégantes Écossaises de la société de Corinne. En vain il copie le délicat et naïf visage de Thérésina elle-même: elle est trop simple pour simuler d'autre inspiration que celle de son cœur; elle est trop timide pour lever au ciel ces regards de sibylle qui sont un défi au soleil; elle ne regarde que celui qu'elle aime, elle ne voit le monde que dans ses yeux. L'impatience saisit à la fin le peintre; il efface d'une main résolue toutes ces ébauches, il renonce au mensonge pour la vérité, et il peint l'improvisateur napolitain, l'Homère populaire et maritime, sa guitare à la main, assis sur un écueil de la plage au pied des montagnes, et psalmodiant, pour quelques sous jetés dans son bonnet de laine, en dialecte des Abruzzes ou des Calabres, l'épopée des brigands et des jeunes Sonniniennes à un auditoire rustique comme lui.
Cette scène-là, il l'a vue cent fois; elle est entrée dans son imagination avec la lumière des plages de Terracine, avec le grincement de la guitare sous les oliviers, avec les visages et les costumes qu'il a depuis six ans sous les yeux.
De plus, la scène est vraie: le vieux poëte du môle de Terracine ou de Sorrente exerce sa profession en plein air pour gagner, en accompagnant ses stances de sa guitare, le pain, l'huile et le fromage nécessaires au souper de sa famille. Sa figure est triste et résignée au fond, mais à la surface elle prend toutes les expressions terribles ou tendres des situations des poëmes qu'il récite.
Les figures de jeunes matelots, de pasteurs, de femmes ou de filles qui se groupent autour de lui, à une distance respectueuse, s'enivrent naïvement et sincèrement des aventures de brigandage, d'héroïsme, d'amour, d'enlèvement, de coups de feu sur la montagne, de tempête sur la mer, d'arrestations par les sbires dans la caverne, de supplice sur l'échafaud, de prière à la madone avant de mourir, qu'elles recueillent en retenant leur respiration. Voilà la vérité! voilà la nature! voilà l'Italie! voilà le tableau que Léopold substitue à l'instant sur la toile aux figures fausses et fardées de Corinne!
XXXII
Regardez ce premier tableau complet de Robert à côté du tableau de Corinne par Gérard: du premier coup d'œil vous vous sentez en pleine lumière comme en plein pathétique, comme en plein pittoresque, comme en pleine vérité. Et puisque nous parlons ici de la peinture comme expression d'une littérature qui parle aux yeux, qui impressionne l'âme, qui communique de l'homme à l'homme des images, des sensations, des pensées, voilà une langue du pinceau qui se fait entendre, entendre non pas d'un cercle d'initiés comme la Corinne de Gérard, mais de tout le monde. Gérard parle une langue morte, Robert parle une langue vivante et vulgaire.
Et d'abord remarquez avec quel instinct de la vérité dans les sensations Léopold Robert, dans son Improvisateur napolitain, dispose les lieux selon la scène. Que veut-il peindre? L'attention, l'attention concentrée d'un groupe ou deux de personnages au récit populaire chanté par un poëte de la nature. Aussi voyez comme il évite de distraire leurs regards ou les regards des spectateurs par tout luxe surabondant de paysages. Le ciel pour dôme, la mer vide pour fond, un rocher nu pour y asseoir son poëte, quelques pierres roulées du rocher pour y grouper ses auditeurs, voilà tout; les deux éléments de l'imagination et l'infini, le ciel et la mer, se présentent seuls à l'esprit quand on aperçoit ce tableau: l'âme se concentre sur le groupe.