X
Dans une profondeur d'antiquité dont nous n'essayerons pas de calculer les siècles, le peuple chinois apparaît non pas comme un peuple jeune et naissant à la civilisation, aux lois, aux arts, à la littérature, mais comme un peuple déjà vieux ou plutôt comme le débris d'un peuple primitif, déjà consommé en expérience et en sagesse, peuple échappé en partie à quelque grande catastrophe du globe.
S'il y a un fait historique consacré par toutes les mémoires ou traditions unanimes des peuples, c'est le fait d'un déluge universel ou partiel du globe, déluge qui submergea les plaines avec leurs cités et leurs empires, et après lequel il y eut sur la terre comme une renaissance de la race humaine dont une partie avait échappé à la submersion de sa race.
Soit que la prodigieuse élévation des plateaux de l'Himalaya et du Thibet, qui dépasse de tant de milliers de coudées les cimes mêmes des Alpes, eût sauvé, comme quelques auteurs l'ont pensé, de l'inondation quelque peuple de la haute Asie, peuple redescendu après l'écoulement des eaux dans la Chine; soit que quelque grand sauvetage de l'humanité, dont l'arche de Noé flottant et abordant sur les montagnes de l'Arménie est l'explication biblique, se fût opéré pour les peuples voisins de la grande Tartarie, les Chinois n'apparaissaient en Chine que comme des naufragés du globe qui viennent s'essuyer et essuyer le sol tout trempé de l'inondation à de nouveaux soleils.
C'est un peuple qui paraît antédiluvien et qui semble rapporter une civilisation et une littérature antédiluviennes comme lui, à sa nouvelle patrie au pied du Thibet.
Est-ce une branche immense de la famille de Noé ou de quelque autre Deucalion de l'Inde ou de la Tartarie? Est-elle venue des steppes de cette Tartarie qui lui a envoyé depuis tant de suppléments de population et de conquérants? Est-elle venue de l'Inde par les gorges de l'Himalaya et par les pentes escarpées du Thibet dans ce vaste bassin de la Chine, grand comme l'Europe entière? Chacun, suivant sa science, suivant son imagination, suivant sa foi et suivant son livre profane ou sacré, peut conjecturer ou croire. Le mystère de la première origine du peuple chinois n'en est pas moins impénétrable à l'œil purement humain.
XI
Et comme si le mystère de l'origine d'un si grand peuple ne suffisait pas pour nous confondre, le mystère d'un livre qui paraît aussi ancien que la race elle-même s'y surajoute. Les premiers chefs et les premiers sages chinois, pendant qu'ils sont occupés à faire écouler les eaux de leur déluge des basses terres de leur empire, apparaissent dès le premier jour des livres à la main.
Ces livres, ce sont les Kings, livres sacrés, espèce de Védas de l'Inde, triple recueil religieux, législatif, littéraire, poétique même; il contient les dogmes, les rites, les lois, les chants d'un peuple anéanti et renaissant.
Ici l'esprit s'abîme dans le doute en présence de ces livres mystérieux, préservés peut-être des eaux sur quelque cime ou sur quelque arche flottante pour renouer le nouveau peuple chinois au vieux peuple de ses ancêtres submergés. Quoi? un livre? une langue faite, parfaite et immuable? ce chef-d'œuvre du temps seul? une morale écrite? une politique raisonnée? des rites institués? des maximes, cette lente filtration de la sagesse des peuples à travers les âges? une littérature consommée? une poésie rhythmée avec un art où l'esprit et l'oreille combinent le sens et la musique dans un accord merveilleux? et tout cela déjà conçu, écrit, noté, compris, chanté au moment où un peuple en apparence neuf, ou sorti des marais du déluge, se répand pour la première fois sur la terre?