III
La description vivante que Schwab et M. Marmier font des collines où Schiller reçut sa première éducation, dans la demeure d'un pasteur nommé Mozer, explique de même sa passion pour la nature. L'âme est le miroir de la création; la nature commence par s'y refléter, puis elle s'y anime, et le poëte est créé dans l'enfant.
Entré dans une espèce d'université militaire à Stuttgart, Schiller, d'un extérieur alors grêle, pâle, maladif, commença sa vie par la tristesse, et conçut une révolte secrète contre la servitude disciplinaire à laquelle les élèves de cette école étaient assujettis. «Ô Charles! écrivait-il à cette époque à son premier ami, le monde réel où je suis jeté est tout autre que le monde que nous portions dans notre cœur.»
La contrainte qu'il éprouvait dans cette université allait jusqu'à lui faire un crime de la lecture de Goethe, de Shakspeare et de Klopstock. On le força à étudier la médecine, pour l'exercer à la pratiquer ensuite, à l'exemple de son père, dans quelque régiment du prince de Wurtemberg; mais sa nature, quoique souple, échappait par l'imagination à cette tyrannie de l'école. Lié d'inclination littéraire avec quelques-uns de ses compagnons de captivité, il composait déjà, à l'envi de ses émules, des ébauches de poésie et de drame. C'est à cette époque qu'il écrivit son premier ouvrage pour la scène, les Brigands.
Les Brigands furent pour Schiller ce que Werther avait été pour Goethe, une débauche d'imagination prise au sérieux par la naïveté du peuple allemand. Il y avait dans cette œuvre informe beaucoup de passion et peu de sens; c'était une page de J.-J. Rousseau ou de Proudhon contre l'ordre social, un rêve de liberté absolue se faisant à elle-même sa propre législation par l'énergie du cœur et par la force du bras.
«La passion pour la poésie, écrivait-il plus tard en parlant de cette ébauche, est ardente et indomptable comme l'amour; on comprimait ma pensée: elle fit explosion par la création d'un monstre (le chef de ses brigands) qui n'a jamais existé dans le monde. Ma seule excuse, c'est que j'ai voulu peindre les hommes deux ans avant de les connaître!» N'est-ce pas ce que Rousseau et Proudhon, et tous les utopistes inexpérimentés de la plume, pouvaient dire de la société humaine? Ils la façonnaient dans leur imagination avant d'en connaître les éléments. Malheur à l'imagination, qui se sépare de la nature! Elle crée l'impossible, et, après avoir enfanté la chimère, elle s'abîme à grand bruit dans le néant.
Schiller, homme de bonne foi plus que d'orgueil, reconnut bientôt son erreur. Mais ce drame, soulevé, comme Werther, par les applaudissements frénétiques de la jeunesse, éclatait déjà sur tous les théâtres. Scandale pour les uns, augure de génie pour les autres, bruit immense pour tous.
IV
Ce succès ne fut, en effet, pour le jeune Schiller que du bruit; la fortune et la gloire ne le suivirent pas. Il entra à vingt ans comme chirurgien militaire dans un régiment. Il s'éprit d'une veuve charmante et légère, à laquelle il donna dans ses poésies lyriques le nom de Laure: Pétrarque allemand dont l'amour s'évaporait en métaphysique. Bientôt disgracié du prince pour avoir fait diversion à ses fonctions subalternes de chirurgien par un drame et par des odes, il s'évade de Stuttgart et va chercher plus d'indulgence à Manheim. On refuse d'y représenter sa tragédie, un peu froide, en effet, de Fiesque; on le pourchasse au nom de son prince mécontent. Il se réfugie sous un nom supposé dans un château désert appartenant à la mère d'un de ses amis. Il y devient platoniquement amoureux de la sœur de cet ami, fiancée à un autre. La jeune fille ne se doute pas des sentiments du poëte, se marie, et meurt dans la fleur de son printemps.
Des lettres du directeur des théâtres de Manheim le rappellent dans cette ville avec un traitement de cinquante louis par an, salaire exigu de ses travaux pour la scène.