On déclame beaucoup en France depuis quelques années contre la centralisation. Je ne voudrais que deux exemples sous nos yeux pour combattre par les faits ce paradoxe en vogue de nos jours. Ces deux exemples sont l'Italie en politique, l'Allemagne en littérature. Que manque-t-il à l'Italie pour devenir indépendante et pour rester libre? Une seule capitale souveraine au lieu des sept ou huit capitales secondaires qui se disputent le rang de centre italien. Que manque-t-il à l'Allemagne pour régner à son tour par les lettres sur l'esprit européen? Une seule capitale où viennent briller et rayonner les grands talents épars dont ses diverses capitales sont pleines. Malheur aux peuples à plusieurs têtes! Il y a du feu, il n'y a point de foyer.

Cependant cette décentralisation, fatale jusqu'ici à l'Italie, nuisible à l'Allemagne, n'empêche pas le génie germanique d'influer puissamment depuis quelques années sur la littérature nouvelle de l'Europe dans ce que l'on appelle romantisme, c'est-à-dire dans cette tendance heureusement novatrice du génie français, italien, britannique, à sortir de la servile imitation des anciens; à émanciper nos langues en tutelle, et à les rendre enfin originales et libres comme la pensée spontanée du monde moderne; dans le romantisme il y a une propension évidente à germaniser la littérature moderne. Plus nous nous éloignons des Grecs et des Latins, plus nous nous rapprochons de l'Allemagne, fille de l'Inde; on dirait que le génie littéraire veut aussi faire le tour du monde comme le fil électrique, et revenir à cet Orient d'où tout est parti. La science des langues orientales, dans lesquelles les Allemands ont été nos précurseurs et nos maîtres, développe de plus en plus chez nous cet attrait vers l'Orient; que sera-ce quand nos communications qui s'ouvrent seulement avec la Chine, cette école lettrée de quatre cents millions d'hommes, nous auront initiés dans la philosophie et dans la littérature de ce mystérieux sanctuaire du dernier Orient? L'histoire est le grand révélateur du monde pensant; les révélations d'idées vont sortir en foule des langues primitives que nous allons lire et écouter dans ces régions de la première civilisation humaine. Ce sera la gloire de l'Allemagne de nous y avoir introduits par sa langue toute pleine des témoignages étymologiques de sa filiation orientale. De cette reconnaissance de l'Occident avec l'Orient par l'Allemagne, un grand prodige s'opérera dans l'univers intellectuel: l'identité des idées retrouvée par l'identité des langues. Les fils dépaysés reconnaîtront leurs ancêtres; les philosophies, dépouillées des vêtements divers qui les déguisent, s'embrasseront au grand jour de la science dans l'unité des langues, témoignage de l'unité des idées.

Les fils de nos fils verront ces merveilles; il n'y aura plus ni Orient ni Occident intellectuels; il n'y aura qu'une littérature, comme il n'y a qu'une humanité. L'homme est sorti par l'ignorance d'un état plus parfait qu'on a appelé un Éden, il y rentrera par la science. L'Allemagne aura été un de ses guides vers cette glorieuse rapatriation des esprits.

Lamartine.

XLIIe ENTRETIEN.

VIE ET ŒUVRES
DU COMTE DE MAISTRE.

I

Virgilium vidi tantum; ce qui veut dire ici: J'ai connu personnellement ce grand écrivain qu'on nomme le comte de Maistre; je l'ai connu homme, et je l'ai vu passer prophète. C'est un grand avantage pour parler d'un écrivain que d'avoir vécu dans sa familiarité, car il y a toujours beaucoup de l'homme dans l'auteur. Vos portraits du comte de Maistre sont des portraits d'imagination; le mien est un portrait d'après nature.

Je vous disais donc que je l'avais connu homme, et que je l'avais vu avec le temps passer prophète. C'est un étrange phénomène que cette transformation, avec l'aide du temps, d'un homme de style, d'un homme d'esprit ou d'un homme de génie, en prophète, par les enfants de ceux qui l'ont connu simple mortel comme vous et moi.

Voici comment ce phénomène s'opère.