C'est une existence bien naïve et bien pastorale que celle du gentilhomme campagnard des vallées de Savoie, et surtout de la vallée véritablement arcadienne de Chambéry. Qui peut, après Jean-Jacques Rousseau et Chateaubriand, essayer de décrire cette oasis de lumière, d'ombre, de prairies en pente, de châtaigniers en groupes, de chaumières éparses, de lacs encaissés et dormants dans le demi-jour, sous l'abri majestueux des montagnes dentelées de sapins et de neige? Mais on peut décrire la vie du gentilhomme savoyard de ces vallées quand on a eu, comme moi, le hasard et le bonheur de vivre avec eux et de leur vie dans sa jeunesse.
Sur le penchant le plus incliné vers le torrent ou vers le lac qui forme le lit de ces vallées; sur quelque colline arrondie et grasse de gazon; au sommet d'un petit promontoire avancé vers les eaux et qui y laisse pendre et tremper les branches de ses châtaigniers; au bord d'une grève exposée au soleil du levant ou du midi et où brille de loin une marge de sable fin lavé d'écume; dans le creux d'une anse, au sommet d'un monticule boisé, semblable à une île sur un océan de roseaux, on voit luire au soleil un petit nombre de maisons à toits aigus et bleuâtres, couverts d'ardoises, sur lesquels des nuées de pigeons blancs en repos sèchent leurs plumes et becquettent le grain volé dans la cour.
Ces maisons, en général carrées et basses, n'ont rien qui les distingue trop des maisons de la petite bourgeoisie, qu'une ou deux tourelles qui flanquent les angles, et qui ressemblent plus à des colombiers qu'à des bastions. Elles sont bordées d'un côté de quelques petites terrasses en étages qui dominent la plaine ou les eaux; de larges figuiers y étendent leurs branches, qui ont la contorsion et la couleur de grosses couleuvres endormies. De l'autre côté, une basse-cour entourée de métairies et d'étables couvertes en chaume sert de portique à la maison. Au-dessus et au-dessous, un bois de châtaigniers, des groupes de noyers, une vigne presque inculte rampant sur le grès, un champ de maïs aux régimes d'or, un autre de froment, de blé noir ou de raves, enfin une prairie marécageuse tachetée de la verdure suspecte des joncs, forment tout le domaine, et avec le domaine tout le patrimoine de la famille. Il faut y ajouter une maison noire de vétusté et d'abandon, meublée de meubles antiques, dans quelque rue sombre et serpentante de Chambéry, à l'ombre des rampes aristocratiques qui montent au château du gouverneur de Savoie.
IV
Là vivent, de leurs récoltes en nature, que leurs bœufs et leurs mules transportent pendant les derniers jours d'automne à la ville, un certain nombre de familles qu'on appelle, les unes par authenticité, les autres par courtoisie, la noblesse de Savoie. Leurs titres sont leur uniforme et leur épée consacrée héréditairement au service militaire de la maison de Savoie. Ces familles ont, en général, cinq ou six enfants par génération. Les fils entrent, les uns dans la magistrature de Chambéry et deviennent sénateurs du sénat de Savoie, comme fit le comte de Maistre; les autres entrent dans l'Église, et ils deviennent évêques de quelque diocèse plus ou moins éloigné, de Sardaigne, de Piémont, de Maurienne ou de Tarantaise; les autres entrent dans l'armée, et ils deviennent de valeureux officiers, et quelquefois des lieutenants-colonels ou des colonels dans la brigade de Savoie, composée de trois à quatre mille braves paysans de leurs montagnes; quelques-uns, les plus opulents ou les plus ambitieux, entrent à la cour de Turin, deviennent écuyers ou chambellans, et s'élèvent, si la faveur ou le mérite les secondent, jusqu'au rang de gouverneur de province.
Parmi les filles, un très-petit nombre se marient, parce que la loi ne leur accorde qu'une parcelle du patrimoine de la famille; les unes entrent dans des couvents, ces sépulcres de la jeunesse et de la beauté qui étouffent souvent les gémissements secrets de la nature; les autres restent dans la maison, y vieillissent avec une inclination cachée dans leur cœur, contractent une physionomie de résignation et de mélancolie douce qui fait monter les larmes aux yeux quand on les regarde, puis s'accoutument à leur sort, se font les providences de la maison, reprennent leur gaieté et deviennent tantes, cette seconde maternité de la famille, plus touchante encore que l'autre, parce qu'elle est plus désintéressée et plus adoptive. Ces tantes font le charme de ces intérieurs; ce sont les cariatides gracieuses et vivantes de la maison: elles ne la supportent pas, mais elles la décorent.
V
Les mœurs de ces familles de gentilshommes sont, d'un côté, simples et rurales comme les paysans au milieu desquels ils vivent; de l'autre, chevaleresques et militaires comme la cour et l'armée, qu'ils fréquentent pendant leur jeunesse. Le contact avec l'Italie, où ils ont leur gouvernement, leur donne l'élégance et l'urbanité des cours d'au delà des Alpes; leur séjour à la campagne leur laisse la cordiale bonhomie des champs; le voisinage de la France, la communauté de langue laissent infiltrer chez eux nos livres, nos journaux, nos doctrines et nos controverses d'esprit. Cette superficie de littérature française donne aux plus lettrés d'entre eux le goût et quelquefois l'émulation d'écrire. Mais l'esprit de nation, l'esprit de corps, l'esprit d'Église et l'esprit d'aristocratie, héréditaires et obligés dans leur caste, leur défendent la liberté de penser autrement qu'on ne pense à la cour de Turin, dans le palais de l'évêque ou dans le château du gouverneur de Savoie.
Ceux qui veulent écrire ne peuvent, sous peine de faillir à leur ordre, à leur Église ou à leur trône, écrire qu'une de ces deux choses: des badinages d'esprit ou des traditions du moyen âge. C'est ce qui explique peut-être pourquoi les deux écrivains les plus charmants et les plus éloquents de Savoie, le comte de Maistre et Xavier de Maistre, son frère, ont écrit, l'un de si sublimes platonismes mêlés de contre-vérités, l'autre de si légers et de si pathétiques opuscules de pur sentiment et opuscules neutres comme le sentiment.