On voit avec quelle souplesse de logique le fidèle de l'ancien régime se convertit aux volontés de la Providence et les justifie même contre son propre dogme. «Il n'y a, écrit-il quelques lignes plus bas, qu'une bonne politique comme une bonne physique: c'est la politique expérimentale!» Quelle amnistie à toutes les infidélités!

XVII

À quelques jours de là on trouve dans une lettre à son frère ces délicieuses mélancolies du regret des temps passés:

«Moi qui mettais jadis des bottes pour aller à Sonaz (château près de Chambéry), si je trouvais du temps, de l'argent et des compagnons, je me sens tout prêt à faire une course à Tobolsk, voire au Kamtschatka. Peu à peu je me suis mis à mépriser la terre; elle n'a que neuf mille lieues de tour.—Fi donc! c'est une orange. Quelquefois, dans mes moments de solitude, que je multiplie autant qu'il est possible, je jette ma tête sur le dossier de mon fauteuil, et là, seul au milieu de mes quatre murs, loin de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance (Chambéry), la tête appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de notre cercle étroit (quelle impertinence, juste ciel!) que de petits hommes et de petites choses, je me disais: «Suis-je donc condamné à vivre et à mourir ici comme une huître attachée à son rocher?» Alors je souffrais beaucoup; j'avais la tête chargée, fatiguée, aplatie par l'énorme poids du rien. Mais aussi quelle compensation! je n'avais qu'à sortir de ma chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis seul; et, à mesure que mes enfants se forment, je sens plus vivement la peine d'en être séparé. Au reste, je ne sais pas trop pourquoi ma plume, presque à mon insu, s'amuse à te griffonner ces lignes mélancoliques, car il y a bien quelque chose de mieux à t'apprendre.

«Je ne puis écrire autant que je le voudrais, mais jamais je ne vous perds de vue. Vous êtes tous dans mon cœur; vous ne pouvez en sortir que lorsqu'il cessera de battre. À six cents lieues de distance, les idées de famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et en t'écrivant ceci je pleure comme un enfant.» Délicieux!

XVIII

Ces sensibilités de cœur contrastent toujours en lui avec les duretés de l'esprit. L'écrivain était acerbe, l'homme était bon; c'est le contraire de tant d'autres, tels que Jean-Jacques Rousseau, hommes très-humanitaires dans leurs écrits, très-personnels dans leur conduite. M. de Maistre n'aurait pas jeté un chien de sa chienne à cette voirie vivante où Jean-Jacques Rousseau jetait ses enfants.

Ses lettres suivent pas à pas les événements et les commentent à sa manière.

«Après la bataille d'Iéna, dit-il, j'avais écrit à notre ami, M. de Blacas: Rien ne peut rétablir la puissance de la Prusse. J'ai eu, depuis que je raisonne, une aversion particulière pour le grand Frédéric, qu'un siècle frénétique s'est hâté de proclamer grand homme, mais qui n'était au fond qu'un grand Prussien. L'histoire notera ce prince comme un des plus grands ennemis du genre humain qui aient jamais existé. Sa monarchie était un argument contre la Providence. Aujourd'hui cet argument s'est tourné en preuve palpable de la justice éternelle. Cet édifice fameux, construit avec du sang et de la boue, de la fausse monnaie et des feuilles de brochures, a croulé en un clin d'œil, et c'en est fait pour toujours

Voyez le danger des oracles! un demi-siècle après cet anathème la Prusse balançait l'empire en Allemagne et prospérait insolemment malgré les vices très-réels de son origine, et malgré, qui sait? peut-être à cause du machiavélisme de son fondateur et de ses cabinets.