À la suite de ces reproches et de ces récriminations, le comte de Maistre accusait très-injustement sa cour d'ingratitude et même de persécution envers lui. L'humeur ici manquait, non de fierté, mais de justice. Le peu de biens, dans la Savoie, dont il avait craint un moment d'être dépouillé en qualité d'émigré lui avait été rendu; le modeste emploi de sénateur au tribunal de Chambéry, emploi aussi peu rétribué que peu imposant, n'étaient pas de grands sacrifices comparés au rang d'ambassadeur à une des premières cours de l'Europe, aux titres, aux dignités éminentes, aux décorations, au traitement dont il était honoré par le trésor si pauvre de Sardaigne, et enfin aux faveurs très-utiles dont il jouissait, lui, son frère et son fils, par l'amitié de l'empereur de Russie. Les plaintes dépassaient évidemment ici les griefs. Nous avons vu un autre grand écrivain politique, comblé de dons et d'honneurs par les princes de la maison de Bourbon, remplir également le monde de ses plaintes mal fondées contre leur prétendue ingratitude. Il est plus aisé d'être exigeant envers les autres que juste envers soi-même. Seulement ce grand écrivain racontait ses griefs à l'univers, et M. de Maistre ne publiait ses amertumes que dans ses dépêches confidentielles à sa cour.

Il manifeste déjà à demi-mot, dans ses dépêches un peu récriminatoires, l'intention de chercher une plus solide base de sa vie auprès de l'empereur Alexandre. Il obtient, en attendant, du roi de Sardaigne, l'autorisation d'attacher son fils au service de Russie. Cette autorisation lui est accordée; le roi y ajoute une pension de quatre-mille francs pour ce jeune homme. Des commérages politiques sur la cour de Russie remplissent en partie le reste de ces dépêches.

Le général Caulaincourt, ambassadeur de France après Savary, le traitait dans ses lettres avec une dédaigneuse brutalité de style. Le silence de Napoléon aux avances du grand écrivain avait aigri l'encre du comte de Maistre. Quelques-uns de ces commérages sont peu dignes d'une plume sérieuse. Les amours de l'empereur Alexandre avec la belle princesse Maria-Antonia, que nous avons connue nous-mêmes sur le déclin encore rayonnant de sa beauté, sont racontés avec une légèreté qui étonne.

«Ce n'est point une Montespan, dit-il; c'est une la Vallière, hormis qu'elle n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera carmélite.»

Son rôle d'ambassadeur courtisan fait fléchir son rigorisme. Il va chez la beauté en crédit et se vante de sa faveur auprès d'elle.

«Dimanche dernier, 3 septembre, il y eut une fête superbe chez la favorite, à la campagne: bal, feu d'artifice magnifique sur la rivière et souper de deux cents couverts. Nous ne fûmes pas peu surpris de n'y voir ni l'ambassadeur de France ni aucun Français. Tous les appartements étaient ouverts et illuminés. Dans le cabinet de la belle dame, décoré avec la plus somptueuse élégance, nous vîmes au-dessus du sopha, devinez quoi? le portrait du prince Schwarzenberg. Tout le monde se touchait du coude:

Allez, allez voir! Depuis plus d'une année je n'allais plus dans cette maison, et j'ai su qu'on m'en a loué comme d'un trait de politique, parce qu'on a cru que je m'étais retiré pour n'avoir pas l'air d'intriguer et de m'attacher à cette ancre pour me tenir ferme. Certes, on me faisait beaucoup d'honneur. Je n'entends rien du tout à cette tactique; je n'y allais plus par indolence, et aussi parce que quelque chose m'avait déplu là. Mais cette fois j'ai été invité en personne par le maître de la maison; je lui dis en riant: Mais, Monsieur, il faudra que vous ayez la bonté de me présenter de nouveau à madame comme un homme qui arrive; ce qui fournit la matière à un badinage aimable lorsque j'entrai. La belle Maria-Antonia recevait son monde avec sa robe blanche et ses cheveux noirs, sans diamants, sans perles, sans fleurs; elle sait fort bien qu'elle n'a pas besoin de tout cela. Le negligenze sue sono artifici. Le temps semble glisser sur cette femme comme l'eau sur la toile cirée. Chaque jour on la trouve plus belle. Je comprends que la sagesse pourrait éviter ce filet, mais je ne comprends guère comment elle pourrait en sortir. Elle a d'ailleurs, à ce qu'il paraît, complétement deviné le grand secret de sa position: Ne faites pas attention aux distractions. Moyennant cela je la crois invincible, ou, si vous aimez mieux, inébranlable. On s'était imaginé certaines choses, mais tout s'en est allé en fumée.»

Quelques dépêches confidentielles à sa cour vont même au delà; telles sont les lettres semi-plaisantes, semi-sérieuses, dans lesquelles il demande, pour épier les secrets diplomatiques des maris, un secrétaire d'ambassade jeune, beau, séduisant, propre à s'insinuer dans le cœur des femmes. Nous savons bien que c'était là une affectation d'habileté diplomatique à tout prix, une jactance de légèreté qui ne portait point atteinte à la sévérité de ses vrais principes et à la pureté de ses mœurs; mais un rigoriste ne doit pas même badiner avec ces vices de cour, de peur de perdre dans des badinages l'autorité morale avec laquelle il aura à les flétrir comme écrivain.

XXV

Quant à ses vues politiques sur les destinées du Piémont, elles sont parfaitement caractérisées dans une de ces dépêches. Il comprend l'existence importante, mais nécessairement secondaire, de cet État.