Quand il fut dans la rue, je demandai à Adolphe Dumas quelques détails sur ce jeune homme; Dumas pouvait d'autant mieux les donner qu'il est lui-même un enfant d'Eyragues (Eyragues est un village à deux pas de Maillane, patrie de Frédéric Mistral). Mais Dumas est un déserteur de la langue de ses pères, qui a préféré l'idiome châtré et léché de la Seine à l'idiome sauvage et libre du Rhône. Il en a des remords cuisants dans le cœur, et il pleure quand il entend un écho provençal à travers les oliviers de son hameau.

Cet enfant, me dit-il, est né à Maillane, village situé à trois lieues d'Avignon, entre le lit de la Durance, ce torrent de Provence, et la chaîne de montagnes qu'on appelle les Alpines; la grande route romaine qui menait à Arles courait au pied des Alpines et traversait Maillane. Cette vallée est d'un aspect à la fois grec et romain; c'est un cirque comme celui d'Arles, dont les monticules dégradés des Alpines sont les gradins. Le ciel azuré du Midi est coupé crûment par ces rochers; ce firmament a ces tristesses splendides qui sont le caractère de la Sabine ou des Abruzzes. Cet horizon trempe les hommes dans la lumière et dans la rêverie. L'inspiration plane comme les aigles au-dessus des rochers dans le ciel.

La maison paternelle de ce jeune homme, maison de paysan riche, entourée d'étables pleines, de vignes, de figuiers, d'oliviers, de champs de courges et de maïs, est adossée au village, et regarde par ses fenêtres basses les grises montagnes des Alpines, où paissent ses chèvres et ses moutons. Son père, comme tous les riches cultivateurs de campagne qui rêvent follement pour leur fils une condition supérieure, selon leur vanité, à la vie rurale, fit étudier son fils à Aix et à Avignon pour en faire un avocat de village. C'était une idée fausse, quoique paternelle; heureusement la Providence la trompa: le jeune homme étudiait le grec, le latin, le grimoire de jurisprudence par obéissance; mais la veste de velours du paysan provençal et ses guêtres de cuir tanné lui paraissaient aussi nobles que la toge râpée du trafiquant de paroles, et, de plus, le souvenir mordant de sa jeune mère, qui l'adorait et qui pleurait son absence, le rappelait sans cesse à ses oliviers de Maillane.

Son père mourut avant l'âge; le jeune homme se hâta de revenir à la maison pour aider sa mère et son frère à gouverner les étables, à faire les huiles et à cultiver les champs. Il se hâta aussi d'oublier les langues savantes et importunes dont on avait obsédé sa mémoire et la chicane dont on avait sophistiqué son esprit. Comme un jeune olivier sauvage dont les enfants ont barbouillé en passant le tronc d'ocre et de chaux, Mistral rejeta cette mauvaise écorce; il reprit sa teinte naturelle, et il éclata dans son tronc et dans ses branches de toute sa séve et de toute sa liberté, en pleine terre, en plein soleil, en pleine nature. Il se sentait poëte sans savoir ce que c'était que la poésie; il avait une langue harmonieuse sur les lèvres sans savoir si c'était un patois; cette langue de sa mère était, à son gré, la plus délicieuse, car c'était celle où il avait été béni, bercé, aimé, caressé par cette mère. Il avait le loisir du poëte dans les longues soirées de l'étable, après les bœufs rattachés à la crèche ou sous l'ombre des maigres buissons de chênes verts, en gardant de l'œil les taureaux et les chèvres; il était de plus encouragé à chanter je ne sais quoi, dans cette langue adorée de Provence, par quelques amis plus lettrés que lui, qui l'avaient connu et pressenti à Aix ou à Avignon pendant ses études, et qui venaient quelquefois le visiter chez sa mère pendant la vendange des raisins ou des olives. De ce nombre était Romanille, d'Avignon, poëte provençal d'un haut atticisme dans sa langue; de ce nombre aussi était Adolphe Dumas, qui était né dans les ruines d'un couvent de chartreux, sous un rocher de la Durance, et qui en avait respiré l'ascétisme d'anachorète chrétien du temps de saint Jérôme.

«La mère de Mistral, me racontait hier Adolphe Dumas, nous servait à table, son fils et moi, debout, comme c'est la coutume des riches matrones de Provence en présence de leurs maris et de leurs fils. Je vois encore d'ici ses belles longues mains blanches, sortant d'une manche de toile fine retroussée jusqu'aux coudes, pour nous tendre les mets qu'elle avait elle-même préparés ou pour remplacer les cruches de vin quand elles étaient vides.

—Asseyez-vous donc avec nous, Madame Mistral, lui disais-je, tout honteux d'être servi par cette belle veuve arlésienne, semblable à une reine de la Bible ou de l'Odyssée. «Oh! non, Monsieur, répondait-elle en rougissant, ce n'est pas la coutume à Maillane; nous savons que nous sommes les femmes de nos maris et les mères de nos fils, mais aussi les servantes de la maison. Ne prenez pas garde!»

Et elle s'en allait modestement manger debout un morceau de pain et d'agneau sur le coin du dressoir, où brillaient, comme de l'acier fin, ses grands plats d'étain, polis chaque samedi par ses servantes.

Cette mère vit encore; elle n'a que quelques rares cheveux blancs comme une frange de fil de la Vierge rapportée du verger sous sa coiffe; elle n'aspire qu'à trouver bientôt une Rébecca au puits pour son cher enfant.

Voilà toute l'histoire du jeune villageois de Maillane; cette histoire était nécessaire pour comprendre son poëme. Son poëme, c'est lui, c'est son pays, c'est la Provence aride et rocheuse, c'est le Rhône jaune, c'est la Durance bleue, c'est cette plaine basse, moitié cailloux, moitié fange, qui surmonte à peine de quelques pouces de glaise et de quelques arbres aquatiques les sept embouchures marécageuses par lesquelles le Rhône, frère du Danube, serpente, troublé et silencieux, vers la mer, comme un reptile dont les écailles se sont recouvertes de boue en traversant un marais; c'est son soleil d'une splendeur d'étain calcinant les herbes de la Camargue; ce sont ses grands troupeaux de chevaux sauvages et de bœufs maigres, dont les têtes curieuses apparaissent au-dessus des roseaux du fleuve, et dont les mugissements et les hennissements de chaleur interrompent seuls les mornes silences de l'été. C'est ce pays qui a fait le poëme: on peint mal ce qu'on imagine, on ne chante bien que ce que l'on respire. La Provence a passé tout entière dans l'âme de son poëte; Mireille, c'est la transfiguration de la nature et du cœur humain en poésie dans toute cette partie de la basse Provence comprise entre les Alpines, Avignon, Arles, Salon et la mer de Marseille. Cette lagune est désormais impérissable: un Homère champêtre a passé par là. Un pays est devenu un livre; ouvrons le livre, et suivez-moi.

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