Cette même faiblesse de M. Thiers pour la gloire militaire de sa patrie, patrie qu'il ne voit trop souvent que dans ses armées, a dû lui donner de bonne heure une faiblesse enthousiaste pour le chef de ces armées, Napoléon. Ceci peut être une prévention, mais ce n'est pas un malheur. Tout historien doit aimer son héros; nous ne reprochons pas à M. Thiers d'aimer Napoléon, mais de l'aimer aux dépens de la vérité, de la moralité, de la liberté et de la justice. Nous n'aurons que trop souvent, dans ce commentaire, à montrer combien cet amour pour l'homme du siècle fait pallier à M. Thiers ses fautes, toutes les fois que ses fautes ne finissent pas par un désastre. Le succès ferme trop souvent les yeux de M. Thiers sur les fautes ou sur les attentats des heureux. C'est un écrivain complice de la fortune; il ne reconnaît le tort que quand le tort est puni par le revers. Cependant il y a aussi de grandes et sévères justices faites par l'historien dans ce livre; mais ces justices semblent plutôt s'exercer sur l'insuccès que sur l'immoralité des actes. Nous allons justifier ce reproche par beaucoup d'exemples.
Ces observations préliminaires jetées en courant, lisons et admirons.
XI
L'histoire commence en 1799. M. Thiers, avec un bonheur qui pourrait s'appeler également une habileté, esquive la question délicate et controversée du 18 brumaire, cette usurpation à main armée de la force sur le droit, de la violence militaire sur la légitimité nationale. Il suppose son héros absous par le succès, par le consentement tacite de la France, et par la gloire de son consulat et de son empire, pour étouffer le murmure de la conscience publique sous les acclamations de l'armée. M. Thiers se hâte de nous présenter l'attentat accompli et d'écraser d'un odieux mépris le gouvernement de la république modérée sous la Directoire.
M. Thiers, on le voit, applaudit lui-même de l'esprit et du cœur à cet heureux attentat du 18 brumaire. Nous comprenons ses motifs: M. Thiers est, dans tous ses écrits, dans tous ses discours, dans toute sa politique, un révolutionnaire nominal et un monarchiste très-décidé. Le 18 brumaire devait donc lui plaire, car c'était de la dictature prélude de la monarchie. Nous ne nions pas la nécessité et la légitimité de la dictature dans certaines occurrences extrêmes de la vie des peuples en révolution, mais ici c'était de la dictature usurpée au lieu de la légitime dictature donnée pour son salut par une nation. C'était une armée arbitrairement personnifiée par un jeune guerrier tirant le sabre du fourreau et disant à la nation, bien ou mal constituée: Effacez-vous, j'entre seul en scène! La Constitution, c'est moi! Vous vous appelez le droit, je m'appelle l'audace; le sabre jugera! Mais, c'est moi qui tiens le sabre!
XII
Qu'un tel acte et qu'un tel langage fussent louables ou seulement innocents dans un jeune général qui n'avait reçu mandat ni de l'armée ni du peuple, et qui, après avoir reçu son commandement du Directoire et des pouvoirs constitués, séduisait les ambitieux et tournait contre le gouvernement la force que le gouvernement lui avait confiée pour le défendre; qu'un tel acte et un tel langage fussent louables ou innocents, disons-nous, c'est ce que nous ne voulons pas discuter ici avec M. Thiers ni avec la France. On pourra dire tant qu'on voudra que ce fut un beau fait, mais nul ne sera assez dénué de scrupule pour dire que ce fut un acte honnête et légitime. L'esprit a pu en être ébloui, mais il n'y a pas une conscience qui n'en ait été troublée et inquiétée jusqu'à la fin de ce forfait heureux. Eh bien! nous ne ferons sur le 18 brumaire qu'une seule observation à M. Thiers; cette observation est de celles qui lui plaisent: une observation de fait, et non de droit.
Supposez, lui dirons-nous, que Bonaparte, au lieu de violer, le sabre à la main, le 18 brumaire, les pouvoirs, la représentation telle quelle, la constitution libre de son pays, pour saisir la dictature consulaire; supposez que Bonaparte eût attendu que le prestige croissant de ses talents et le mouvement spontané de l'opinion lui eussent confié le gouvernement à des conditions de force, mais de mesure et de limites dans la force, que serait-il résulté pour la France et pour Bonaparte lui-même de cette origine légale et nationale de son pouvoir? Il en serait résulté que Bonaparte, fortifié et maintenu tout à la fois par les conditions constitutionnelles imposées à son caractère et à son autorité, aurait été forcé de répondre au pays de ses actes, au lieu de ne répondre qu'à lui-même des caprices et des témérités de son génie; il en serait résulté que toute la gloire nécessaire à la France aurait été acquise et que la gloire folle lui aurait été épargnée; il en serait résulté que Marengo et Austerlitz auraient illustré nos armées, mais que Moscou, Leipsick, Waterloo n'auraient pas attristé nos drapeaux et fait envahir notre territoire; enfin il en serait résulté que la France se serait servie d'un grand homme, au lieu qu'un grand homme se servit jusqu'à l'épuisement et jusqu'à l'asservissement de la France. Tous les excès, toutes les ambitions, toutes les démences de gloire que M. Thiers reproche sévèrement à Napoléon dans les années de décadence de sa fortune auraient été prévenus ou modérés par cette seule combinaison de l'innocence de son pouvoir. L'honnêteté de son origine, un vote au lieu d'un attentat, une loi au lieu d'une épée au 18 brumaire, et toute la destinée de l'Europe, de la France et de l'homme, était changée. M. Thiers voit que nous ne discutons avec lui le 18 brumaire que sur son terrain: le fait, et les conséquences politiques et militaires du fait.
Ceci était nécessaire pour expliquer à M. Thiers que, si Napoléon, dont il absout l'ambition au 18 brumaire, devait se perdre et nous perdre lui-même plus tard, c'était non par faute de génie, mais par faute d'un droit. Un droit, c'est une inviolabilité, mais un droit, c'est une limite. Il limite la fortune, mais aussi il limite la folie. Nous faisons donc un grand reproche moral et politique à M. Thiers d'avoir jeté au début de son histoire un voile d'amnistie et une pluie de lauriers sur la journée du 18 brumaire. Cette faute historique le poursuivra partout dans le cours de son récit. On a beau ensevelir la conscience dans un drapeau de victoire, elle n'est pas tuée, et elle se réveille toujours à toutes les crises de l'existence du soldat qui lui a porté un coup d'épée.