Il avait existé sous l'ancienne monarchie un clergé puissant, en possession d'une grande partie du sol, ne supportant aucune des charges publiques, faisant seulement, quand il lui plaisait, des dons volontaires au trésor royal, constitué en pouvoir politique, et formant l'un des trois ordres qui, dans les états généraux, exprimaient les volontés nationales. La Révolution avait emporté le clergé avec sa fortune, son influence et ses priviléges; elle l'avait emporté avec la noblesse, les parlements et le trône lui-même. Un clergé propriétaire et constitué en pouvoir politique pouvait convenir dans la société du moyen âge, être utile alors à la civilisation; mais il était inadmissible au dix-huitième siècle. L'Assemblée constituante avait bien fait de mettre à la place un clergé voué uniquement aux fonctions du culte, étranger aux délibérations de l'État, salarié au lieu d'être propriétaire; mais c'était exiger beaucoup du saint-siége que de lui demander l'approbation de tels changements. Si on voulait réussir, il fallait s'en tenir là, et ne pas lui fournir un prétexte légitime de dire qu'on attaquait la religion elle-même dans ce qu'elle avait d'immuable et de sacré.
À notre tour de raisonner.
III
Sous le Directoire la proscription avait cessé, les différents clergés professaient librement chacun leur foi, et, se faisant une libre concurrence par la persuasion dans l'esprit des populations chrétiennes, étaient également inviolables dans l'exercice purement spirituel de leur ministère. Il n'y avait plus, en un mot, ni persécution, ni faveur, ni religion d'État: véritable condition de la liberté des âmes dans l'impartial et inviolable exercice de leur loi religieuse, indépendante de la loi politique; situation sous laquelle nous voyons fleurir dans le vaste continent américain, comme en Irlande, en Orient, en Hollande, en Helvétie, la religion d'autant plus sainte qu'elle est moins humaine. Régulariser cette situation en France par des lois protectrices de cette inviolabilité des consciences; ménager la transition entre le clergé de l'État violemment dépossédé et le clergé des fidèles rétribué par les fidèles au moyen d'indemnités viagères comme celles qui sont équitablement dues à toute dépossession soudaine; établir la paix par la liberté, c'était là la pensée du siècle, le vœu de la raison, l'honneur de la religion véritable. Si le premier Consul avait eu l'ombre de philosophie dans sa politique, c'était là le seul concordat qu'il y eût à faire entre Rome et lui. Ce concordat était en deux articles. Comme puissance temporelle, je vous reconnais et je respecte votre souveraineté en tant que vos sujets eux-mêmes la reconnaissent; comme puissance spirituelle, les catholiques français vous reconnaîtront d'eux-mêmes librement, sans aucune intervention de l'État dans le domaine de la conscience.
L'État est humain, la foi est divine; ils ne peuvent se toucher sans s'altérer dans leur nature entièrement distincte.
L'âme des fidèles vous appartient, la police des cultes seule est de mon ressort, parce que la police extérieure des cultes est chose temporelle et qu'elle touche à la société civile; mais ces règlements purement civils ne s'immiscent en rien dans les dogmes purement spirituels.
C'était évidemment à cette législation rationnelle des cultes que la raison, la philosophie et la Révolution avaient aspiré depuis plusieurs siècles, et c'est encore à cela qu'elles aspirent, comme à la liberté de Dieu dans les âmes et comme à la liberté des âmes dans l'État. Jamais le pouvoir civil et l'autorité religieuse ne concluront un pacte appelé concordat sans qu'il y ait quelque chose de Dieu concédé au pouvoir civil, quelque chose de la sainte liberté des âmes concédé au pouvoir spirituel. Religion d'État veut dire partout oppression de Dieu ou oppression de l'homme: ou le citoyen possède le prêtre, ce qui est un sacrilége, ou le prêtre possède le citoyen, ce qui est une simonie.
Il n'y a pas de doute que, quand le premier Consul discutait à huis clos cette question vitale pour la Révolution avec ses conseillers d'État, il professait comme eux les principes que nous venons d'exposer sur les concordats. Bien que ses instincts fussent, dit-on, vaguement religieux comme ceux des hommes qui ont plus d'infini que les autres dans une plus grande âme, il ne professait jusque-là aucun dogme, ou plutôt il avait décrété publiquement au Caire, en exaltant l'islamisme, qu'il les professait tous. Ce respect égal affichait assez une égale indifférence, pour ne pas dire un égal dédain. Mais le premier Consul, précisément parce qu'il n'était pas assez religieux, voulait avoir extérieurement sous la main une religion politique. Il est bien plus commode, en effet, à un chef d'État, dans un temps d'oscillation des croyances, de régir un seul culte que d'en régir plusieurs; il est plus simple aussi de faire alliance avec un seul pontife et avec un seul clergé, pour lui emprunter et pour lui prêter force, que de flotter sur plusieurs religions qui, toutes occupées de lutter entre elles, ne présentent aucun point d'appui solide à une royauté ou à une dictature. Au point de vue purement humain, cela est incontestable; au point de vue divin, cela n'est rien moins que religieux. Le premier Consul, dans cette négociation dont M. Thiers lui fait gloire comme s'il eût été inspiré dans son œuvre de Charlemagne par l'esprit même du christianisme, n'avait donc nullement la religion du chrétien; il avait la religion de l'homme d'État.
C'est cette religion de l'homme d'État que M. Thiers professe dix fois lui-même avec un esprit plus hautain que juste dans le récit et dans la discussion du Concordat. Il le raconte et il le discute, qu'il nous permette de le lui dire, non pas comme Bossuet ou Fénelon l'auraient fait, mais comme Machiavel l'aurait raconté et discuté. Ces pages sont des chapitres du livre du Prince; elles enseignent aux fondateurs de dynasties nouvelles comment, pour caresser les habitudes d'esprit d'un peuple, ces princes doivent, sous le masque d'une religion qu'ils ne professent pas eux-mêmes de cœur, se jouer de la religion véritable, inséparable de sincérité et de foi, en rendant au peuple une religion d'État avec ses priviléges et ses appareils exclusifs comme un spectacle pour les yeux au lieu d'un aliment de l'âme.
Écoutez plutôt M. Thiers lui-même sur ce sujet, et remarquez de combien de contradictions inaperçues son sophisme historique se compose sous l'apparente justesse des paroles. Jamais, selon nous, la religion de l'homme d'État ne se montra plus dédaigneuse de la religion des fidèles. Les prétendus chrétiens qui se déclarent satisfaits de pareilles théories religieuses ne sont pas exigeants en profession de foi ni même en politesses de paroles envers la divinité des cultes.