Une anecdote heureusement placée interrompt ici la sévérité du récit épique.

«Après avoir laissé prendre un peu d'avance à ses corps d'armée, Napoléon partit, le 24 octobre, pour se rendre à Potsdam. Faisant la route à cheval, il fut surpris par un orage violent, bien que le temps n'eût cessé d'être fort beau depuis le commencement de la campagne. Ce n'était pas sa coutume de s'arrêter pour un tel motif; cependant on lui offrit de s'abriter dans une maison située au milieu des bois et appartenant à un officier des chasses de la cour de Saxe. Il accepta cette offre. Quelques femmes qui, d'après leur langage et leurs vêtements, paraissaient être des personnes d'un rang élevé, reçurent autour d'un grand feu ce groupe d'officiers français que, par crainte autant que par politesse, on se serait bien gardé de mal accueillir. Elles semblaient ignorer quel était le principal de ces officiers, autour duquel les autres se rangeaient avec respect, lorsque l'une d'elles, jeune encore, saisie d'une vive émotion, s'écria: «Voilà l'Empereur!—Comment me connaissez-vous? lui dit sèchement Napoléon.—Sire, lui répondit-elle, je me trouvais avec Votre Majesté en Égypte.—Et que faisiez-vous en Égypte?—J'étais l'épouse d'un officier qui est mort à votre service. J'ai depuis demandé une pension pour moi et pour mon fils, mais j'étais étrangère, je n'ai pu l'obtenir, et je suis venue chez la maîtresse de cette demeure, qui a bien voulu m'accueillir et me confier l'éducation de ses enfants.» Le visage d'abord sévère de Napoléon, mécontent d'être reconnu, s'était tout à coup adouci. «Eh bien, madame, lui dit-il, vous aurez une pension, et quant à votre fils, je me charge de son éducation.»

«Le soir même il voulut revêtir de sa signature l'une et l'autre de ces résolutions, et dit en souriant: «Je n'avais jamais eu d'aventure dans une forêt, à la suite d'un orage; en voilà une et des meilleures.»

«Il arriva le 25 octobre au soir à Potsdam. Aussitôt il se mit à visiter la retraite du grand capitaine, du grand roi, qui s'appelait le philosophe de Sans-Souci, et avec quelque raison, car il sembla porter le poids de l'épée et du sceptre avec une indifférence railleuse, se moquant de toutes les cours de l'Europe, on oserait même ajouter de ses peuples, s'il n'avait mis tant de soin à les bien gouverner. Napoléon parcourut le grand et le petit palais de Potsdam, se fit montrer les œuvres de Frédéric, toutes chargées des notes de Voltaire, chercha dans sa bibliothèque à reconnaître de quelles lectures se nourrissait ce grand esprit, puis alla voir dans l'église de Potsdam le modeste réduit où repose le fondateur de la Prusse. On conservait à Potsdam l'épée de Frédéric, sa ceinture, son cordon de l'Aigle-Noir. Napoléon les saisit en s'écriant: «Voilà un beau présent pour les Invalides, surtout pour ceux qui ont fait partie de l'armée de Hanovre. Ils seront heureux, sans doute, quand ils verront en notre pouvoir l'épée de celui qui les vainquit à Rosbach!»

«Napoléon, s'emparant avec tant de respect de ces précieuses reliques, n'offensait assurément ni Frédéric ni la nation prussienne; mais combien est extraordinaire, digne de méditation, l'enchaînement mystérieux qui lie, confond, sépare ou rapproche les choses de ce monde! Frédéric et Napoléon se rencontraient ici d'une manière bien étrange! Ce roi philosophe, qui, sans qu'il s'en doutât, s'était fait, du haut du trône, l'un des promoteurs de la Révolution française, couché maintenant dans son cercueil, recevait la visite du général de cette Révolution, devenu empereur, conquérant de Berlin et de Potsdam! Le vainqueur de Rosbach recevait la visite du vainqueur d'Iéna. Quel spectacle!»

VII

Le style, dans cette anecdote familière et dans cette réflexion philosophique, n'est pas à la hauteur de l'événement; mais la réflexion est si sensée qu'on oublie l'insuffisance du style. La Révolution, en effet, rebroussant sa route de Paris à Berlin, semblait venir remonter à Berlin à une de ses sources; mais ce prétendu reflux de la Révolution sur Berlin n'était qu'une illusion; un esprit aussi net que celui de M. Thiers, quand il est désintéressé, devait le comprendre. Ce n'était pas la Révolution qui entrait avec les armées françaises à Potsdam, c'était la contre-révolution. Napoléon n'était pas le soldat de la Révolution, il en était la réaction personnifiée dans un grand soldat; entre la Révolution et lui il y avait la différence du sabre à l'idée, mais c'est la faiblesse de situation ou de jugement de M. Thiers de confondre toujours le missionnaire armé du despotisme avec le missionnaire de la liberté. Cela peut être un ingénieux paradoxe au service de ceux qui veulent glorifier à la fois la France sous deux formes: la force et l'idée; mais cela ne sera jamais une vérité historique. Il ne faut pas laisser ce sophisme à nos neveux.

VIII

En un mois la monarchie prussienne avait cessé d'exister avec son armée; prodigieuse faiblesse des États purement militaires! M. Thiers en résume parfaitement la raison.

«Quant aux Prussiens, si on veut avoir le secret de cette déroute inouïe, après laquelle les armées et les places se rendaient à la sommation de quelques hussards ou de quelques compagnies d'infanterie légère, on le trouvera dans la démoralisation qui suit ordinairement une présomption folle. Après avoir nié, non pas les victoires des Français, qui n'étaient pas niables, mais leur supériorité militaire, les Prussiens en furent tellement saisis, à la première rencontre, qu'ils ne crurent plus la résistance possible et s'enfuirent en jetant leurs armes. Ils furent atterrés, et l'Europe le fut avec eux. Elle frémit tout entière après Iéna, plus encore qu'après Austerlitz, car après Austerlitz la confiance dans l'armée prussienne restait du moins aux ennemis de la France. Après Iéna, le continent entier semblait appartenir à l'armée française. Les soldats du grand Frédéric avaient été la dernière ressource de l'envie: ces soldats vaincus, il ne restait à l'envie que cette autre ressource, la seule, hélas! qui ne lui manque jamais, de prédire les fautes d'un génie désormais irrésistible, de prétendre qu'à de tels succès aucune raison humaine ne pourrait tenir; et il est malheureusement vrai que le génie, après avoir désespéré l'envie par ses succès, se charge lui-même de la consoler par ses fautes.»