«Pendant ce temps, il avait lancé sur Lisbonne son principal lieutenant, Masséna, pour aller porter à l'armée anglaise le coup mortel; et, jugeant au frémissement du continent qu'il fallait garder des forces imposantes au Nord, il formait une vaste réunion de troupes sur l'Elbe, ne consacrait plus dès lors à l'Espagne que des forces insuffisantes, laissait Masséna sans secours perdre une partie de sa gloire, permettait que d'un lieu inconnu, Torrès-Védras, surgît une espérance pour l'Europe exaspérée, qu'il s'élevât un capitaine fatal pour lui et pour nous; puis, n'admettant pas que la Russie, enhardie par les distances, pût opposer quelques objections à ses vues, il reportait brusquement ses pensées, ses forces, son génie, au Nord, pour y fixer la guerre par un de ces grands coups auxquels il avait habitué le monde et beaucoup trop habitué son âme; abandonnant ainsi le certain, qu'il aurait pu atteindre sur le Tage, pour l'incertain, qu'il allait chercher entre le Dniéper et la Dwina!

«Voilà ce qui était advenu des desseins de ce César rêvant un instant d'être Auguste! Et en ce moment il s'avançait au Nord, laissant derrière lui la France épuisée et dégoûtée d'une gloire sanglante, les âmes pieuses blessées de sa tyrannie religieuse, les âmes indépendantes, de sa tyrannie politique; l'Europe enfin, révoltée du joug étranger qu'il faisait peser sur elle, et menait avec lui une armée où fermentait sourdement la plupart de ces sentiments, où s'entendaient toutes les langues, et qui n'avait pour lien que son génie et sa prospérité jusque-là invariable! Qu'arriverait-il, à ces distances, de ce prodigieux artifice d'une armée de six cent mille soldats de toutes les nations, suivant une étoile, si cette étoile qu'ils suivaient venait tout à coup à pâlir? L'univers, pour notre malheur, l'a su de manière à ne jamais l'oublier; mais il faut, pour son instruction, lui apprendre, par le détail même des événements, ce qu'il n'a su que par le bruit d'une chute épouvantable.

«Nous allons nous engager dans ce douloureux et héroïque récit. La gloire, nous la trouverons à chaque pas; le bonheur, hélas! il faut y renoncer au delà du Niémen!»

XIX

La gloire pour les soldats et les généraux, oui! Mais la gloire pour le chef qui conçoit et qui exécute la perte de sept cent mille hommes pour une cause absurde, et par une poursuite insensée d'un but qu'il ne peut ni atteindre ni conserver, est-ce là le mot dont un écrivain philosophe doit décorer la folie meurtrière d'un conquérant?

Mais, si la politique de l'historien est faible, le récit est magique. La marche de ces sept cent mille hommes à travers la Russie à la poursuite d'une bataille qui fuit toujours devant eux; les tronçons d'armée laissés à chaque station et à chaque combat partiel sur cette longue route; la victoire ruineuse de la Moskowa; l'entrée à Moscou; l'incendie de cette capitale qui ne laisse qu'un monceau de cendres à la conquête; l'hésitation de la marche au delà ou du retour qui rend les deux partis également funestes; le retour à travers les frimas; le passage de la Bérézina; les convulsions héroïques et suprêmes de l'armée anéantie; la dispersion de cette multitude dans les glaces de la Pologne; le bilan sinistre de l'historien à Kœnigsberg, qui réduit à une poignée d'hommes expirant dans les hôpitaux les débris de ces corps qui couvraient quelques mois avant les routes et les steppes de la Pologne; cette nécrologie de la gloire est cette fois pour l'histoire la plus éloquente des rétributions. Le chiffre implacable est sa vengeance; ce chiffre lui donne le courage d'énumérer les fautes de Napoléon dans cette campagne qui ne fut qu'un enchaînement de fautes; et cependant l'historien hésite encore, à la dernière ligne, à prononcer le jugement définitif sur cet attentat contre l'humanité.

«Il faut laisser, dit-il, à celui qui se trompe si désastreusement, sa grandeur, qui ajoute encore à la grandeur de la leçon, et qui, pour les victimes, laisse au moins le dédommagement de la gloire.»

Non! il faut laisser la grandeur aux grandes actions même malheureuses, accomplies ou tentées pour un grand but; mais la grandeur aux mémorables et cruelles folies des hommes, il faut montrer qu'elle n'est que petitesse devant Dieu et devant la postérité. Nous cherchons en vain le dédommagement des victimes de cette démence dans la fausse gloire de celui qui a semé leurs six cent mille cadavres du Rhin à la Moskowa! L'histoire, pour être vraiment nationale, ne doit pas toujours excuser, elle doit savoir maudire. La malédiction est la seule justice qui reste aux victimes contre les auteurs de ces désastres de l'humanité; amollir cette justice, c'est désarmer la conscience des peuples et encourager les conquérants futurs à tout oser devant des historiens qui pardonnent tout.

XX

Mais soyons juste nous-même envers l'historien; ce mot n'est qu'une faiblesse de sa partialité pour la guerre. À dater de ce retour lamentable de Napoléon à Paris, où il entre seul avec le fantôme de son armée ensevelie, M. Thiers devient sinon sévère, du moins exigeant envers son héros.