À partir de ce moment Horace n'écrivit plus ni satire personnelle, ni invectives, ni épigrammes; il craignit sans doute de compromettre dans ses querelles personnelles ses illustres patrons. Sa poésie, plus lyrique, plus élégante, quoique aussi voluptueuse, prit la douce gravité ou la gracieuse familiarité des maîtres du monde avec lesquels il vivait si familièrement. Il gagna beaucoup dans ce commerce avec Mécène et la cour d'Auguste. Il y avait de l'Arétin dans ses premiers vers, il n'y eut que du Pindare et de l'Anacréon dans les derniers. La poésie légère est un fruit des cours, parce qu'elle est l'élégance de l'esprit et l'aristocratie des langues; on le voit sous Périclès à Athènes, sous Auguste à Rome, sous les Médicis à Florence, sous Louis XIV en France, sous Charles II en Angleterre. La liberté populaire est une vertu, mais ce n'est pas une muse; le peuple juge très-bien de l'éloquence et très-mal de la poésie. Avant ses empereurs Rome avait ses plus sublimes orateurs et pas un de ses vrais poëtes. À chacun sa part des dons de l'esprit: au peuple la force, la grâce aux cours.
XVIII
Auguste et Mécène laissaient, quoique à regret, sa liberté à Horace; il employait cette liberté aux soins et à l'habitation de son domaine paternel d'Ustica. Rien n'est plus attachant que le tableau de ces séjours rustiques des hommes ou des poëtes célèbres dans le patrimoine de leurs pères: Virgile à Mantoue, Horace à Ustica, le Tasse à Sorrente, Pétrarque à Vaucluse, Machiavel à Montépulciano, Montesquieu à Labrède, Boileau à Auteuil, Rousseau aux Charmettes ou à Montmorency, Pope à Twitenham; on y possède l'homme naturel dans la nudité de tout rôle théâtral; plus le costume est dépouillé, plus l'homme éclate.
Suivons donc Horace à Ustica, et d'abord voyons ce que c'était que le pays dans lequel ce domaine était situé.
Quand on est à Tibur, aujourd'hui Tivoli, à deux heures de Rome, au sommet de la colline, tout près du temple gracieux de la sybille et des ruines de la villa de Mécène, on voit à sa droite les groupes de montagnes de ce qu'on appelle la Sabine; la Sabine est une espèce d'Auvergne ou de Savoie romaine. D'innombrables collines y encaissent d'innombrables vallées; chacune de ces vallées tortueuses est arrosée par un ruisseau et ombragée sur ses flancs par des bouquets de chênes ou de caroubiers, ou par des pâturages. Le jour, ces collines semblent arides et calcinées par le soleil romain; le soir, le jeu de l'ombre qui grandit et de la lumière qui se retire les revêt d'une apparence de fertilité qui caresse agréablement le regard; on dirait aussi qu'elles se meuvent dans le lointain bleuâtre de l'horizon comme des vagues sombres de la haute mer au souffle d'un vent du soir.
Par-dessus toutes ces cimes grises, noires, azurées, mobiles, plane le dôme neigeux du mont Soracte, qui semble le père ou le berger de tout ce troupeau de collines. C'est ce mont qu'Horace appelait aussi Lucrétile. On ne pénétrait et on ne pénètre encore dans ces vallées pastorales que par des sentiers de mules tracés dans le lit desséché des torrents.
C'est là, à quatre ou cinq heures de marche de Tibur et sur les flancs un peu défrichés d'une de ces collines, qu'on voyait blanchir, entre les oliviers, les vignes, les petits champs de blé et les prés en pente, le hameau d'Ustica, composé de sept ou huit maisons de paysans sabins. La métairie d'Horace dominait d'un toit un peu plus élevé ce modeste hameau; Horace était voisin de deux bourgades, Varia et Mandela; la petite rivière Digentia arrosait ce sauvage canton.
La maisonnette du poëte regardait le soleil levant; elle en était égayée à son réveil. L'air en était sain et vif; quelques chênes verts y donnaient de l'ombre du haut des rochers; une eau courante murmurait dans le verger et dans les cours; le petit temple de Vacuna, semblable à une église de village de nos jours, y faisait perspective du côté du couchant; on y voyait les paysans de la Sabine monter et descendre en portant leurs offrandes à la déesse ou en y traînant des victimes couronnées de verdure. Le Poussin a merveilleusement compris et rendu ces paysages d'Ustica; c'est le vrai peintre de la Sabine; il y passait ses étés pour y retremper ses pinceaux dans les grandes ombres noires, dans le ciel bleu, dans les lacs dormants de ces montagnes classiques. Je les ai beaucoup explorées moi-même au matin de ma vie. Combien de fois n'en ai-je pas reconnu les ressemblances dans les groupes pâlissants des montagnes du Beaujolais et du Vivarais, du haut des rochers de Saint-Point, cet Ustica de mes beaux jours, hélas! aujourd'hui en deuil!
XIX
Horace, quand on le lit bien, ne nous laisse ignorer aucun de ces détails du paysage et du domaine utile d'Ustica. Huit esclaves, hommes, femmes ou enfants, suffisaient sous ses lois à la culture et à l'exploitation rurale de sa petite ferme. Les pèlerins d'Horace, aussi nombreux et aussi fervents que ceux qui visitaient jadis le temple agreste de Vacuna, ont retrouvé les vestiges mêmes de sa maison de maître au milieu d'une vigne appelée aujourd'hui les vignes de Saint-Pierre; une petite chapelle chrétienne recouvre en partie ces restes de la maison du poëte épicurien; les tuyaux en plomb qui conduisaient dans le jardin les eaux de la source domestique rampent encore sous le sol; on y lit encore les noms de Tiberius et de Claudius, manufacturiers qui fondaient à Rome ces conduits des eaux. On a recomposé pièce à pièce tout le paysage; il diffère très-peu de celui que décrit Horace lui-même.