VI
Après avoir ainsi divinisé la guerre, il divinise la force matérielle, et il l'autorise à martyriser toutes les forces intellectuelles qui osent penser autrement que l'État ne veut qu'on pense. Lisez! et étonnez-vous qu'il y ait eu des martyrs dans un ordre de choses qui sacre ainsi les persécuteurs de toute pensée autre que la pensée officielle de l'État. Il faut lire ici le texte pour y croire.
«Ce n'est point à la science qu'il appartient de conduire les hommes; il appartient aux prélats, aux grands officiers de l'État, d'être les dépositaires et les gardiens des vérités, d'apprendre aux nations ce qui est bien et ce qui est mal, dans l'ordre moral et spirituel. Les autres n'ont pas le droit de raisonner sur ces sortes de matières: ils ont les sciences physiques pour s'amuser. De quoi pourraient-ils se plaindre? Quant à celui qui parle ou qui écrit pour ôter un dogme national au peuple, il doit être pendu... Pourquoi a-t-on commis l'imprudence d'accorder la parole à tout le monde? C'est ce qui nous a perdus!.... Ah! si lorsqu'enfin la terre sera raffermie....» etc., etc.
Ici il s'arrête, comme s'il n'osait achever et révéler au monde la nature des freins et des supplices dont, lui, ministre de l'État, il baillonnerait et musellerait ceux qui oseraient penser et parler autrement que lui, philosophe!
Et il oubliait qu'il écrivait ces appels à la persécution dans le sein d'un empire et d'un culte grecs, où le prélat et le souverain auraient eu, d'après ses propres invocations à la tyrannie des esprits et des consciences, le devoir de le supplicier lui-même comme voleur domestique, car il ne cessait pas de prêcher à haute voix l'orthodoxie romaine au milieu de l'hérésie grecque! Si c'est là de la philosophie, c'est la philosophie de la hache, qui tranche les têtes pour trancher les difficultés. Cela convenait moins qu'à personne à un homme qui avait fui son pays pour fuir la persécution d'une autre race de persécuteurs d'opinions!
VII
Un peu plus loin, dans son Essai sur les Sacrifices, il pousse sa logique sur la sainteté de ce qui est utile jusqu'à hésiter à flétrir l'immolation des femmes indiennes sur le cadavre de leurs maris. Lisez encore:
«Je vois d'ailleurs un grand problème à résoudre: ces sacrifices atroces, qui nous révoltent si justement, ne seraient-ils point bons ou du moins nécessaires dans l'Inde? Au moyen de cette institution terrible, la vie d'un époux se trouve sous la garde incorruptible de ses femmes et de tout ce qui s'intéresse à elles. Dans le pays des révolutions, des vengeances, des crimes vils et ténébreux, qu'arriverait-il si les femmes n'avaient matériellement rien à perdre par la mort de leurs époux, et si elles n'y voyaient que le droit d'en acquérir un autre? Croirons-nous que les législateurs antiques, qui furent tous des hommes prodigieux, n'aient pas eu dans ces contrées des raisons particulières et puissantes pour établir de tels usages?»
Enfin, lisez l'étrange apothéose du bourreau. Jamais la magnificence du style ne s'est acharnée à une plus hideuse image: c'est un dithyrambe de Shakspeare sur un échafaud.