«Quoique Calaïs soit plus beau qu'un astre du ciel, toi plus léger que la feuille et plus perfide que la mer d'Adria, avec toi j'aimerais à vivre, avec toi je voudrais mourir.»
A-t-on jamais chanté l'influence d'un premier sentiment et le retour des cœurs sur leurs traces en pareilles strophes? L'homme qui les chantait ainsi était-il un débauché ou un véritable amant? Que tous ceux qui ont aimé le disent; si le poëte leur a arraché leur secret, c'est qu'il l'avait dans sa propre mémoire. On conçoit qu'une seule ode de ce genre, répandue à Rome dans sa première fleur, ait attiré sur ce jeune inconnu l'amour de toutes les Lydies et l'enthousiasme de tous les Calaïs de Rome. Depuis deux mille ans que nous chantons dans toutes nos langues, nous n'avons pas retrouvé la note du dialogue d'Horace et de Lydie.
On ne s'arrêterait pas si on arrachait, pour les faire admirer à l'esprit et au cœur, toutes les feuilles de ce jardin des roses romaines, comme les Persans appellent ces recueils de sagesse, de poésie et d'amour. Un seul poëte dans le monde, c'est Hafiz en Perse, peut rivaliser de perfection avec le poëte latin; mais Hafiz est à la fois plus lyrique, plus voluptueux, plus délicat et plus coloriste dans ses odes, parce qu'Hafiz est l'Orient et qu'Horace est l'Occident. Hafiz est amoureux comme Salomon; il prend ses images et ses couleurs dans la voluptueuse Arabie; Horace ne les prend que dans ses modèles grecs; Hafiz est un inspiré de l'amour et de la divinité; Horace, tout parfait qu'il soit de style, n'est qu'un littérateur accompli de Rome; le premier, original comme la nature; le second, académique comme la cour d'Auguste.
XVII
Le livre des épodes ne diffère des odes que par le titre; c'est le même génie d'expression, d'images et d'harmonie; génie tantôt s'élevant jusqu'aux astres, tantôt abaissé avec une grâce incomparable jusqu'aux détails domestiques de la vie champêtre; en cela égal à Virgile, c'est-à-dire à la perfection. Je ne vous citerai que l'épode à Mécène, restée dans l'oreille de tous les sages et de tous les heureux: c'est la béatitude des champs. Admirez comme cette béatitude est la même pour tous ceux qui ont le bonheur d'avoir un toit ou un verger à eux sous un ciel clément.
«Heureux celui qui, loin des affaires publiques et libre de toute cupidité de l'or, laboure les champs de ses pères avec ses bœufs qu'il a élevés!... Tantôt il fait grimper en les enlaçant aux rameaux les jeunes pousses de la vigne, et, retranchant avec sa serpette les pampres gourmands, il épargne et il greffe ceux qui doivent porter les grappes; tantôt sur les flancs d'un vallon fermé il regarde avec complaisance ses troupeaux qui le parcourent en le remplissant de leurs mugissements; tantôt il pétrit le miel de ses ruches dans ses amphores purifiées avec soin; et, quand l'automne fécond commence à élever au-dessus des champs sa tête couronnée de fruits mûrs, quelle joie pour lui de récolter ces poires greffées de sa main, et ces grappes de raisin teintes de leur pourpre, pour vous en porter en hommage les prémices, ô vous, dieu des jardins, et toi, dieu des forêts qui veilles sur la borne des héritages!
«S'il lui plaît de s'étendre tantôt sous un vieux chêne, tantôt sur un moelleux gazon, les eaux profondes du fleuve roulent sous ses yeux entre leurs rives élevées, les oiseaux gazouillent dans les branches, les sources répandent, en murmurant, leurs eaux courantes et l'invitent par leur bruit monotone à de légers assoupissements; mais quand la saison d'hiver ramène les pluies, les foudres et les neiges dans le ciel, il pousse, aux aboiements de sa meute de chiens, les féroces sangliers dans les toiles qu'il leur a tendues, ou bien, sur des baguettes invisibles, il tend le filet à larges mailles aux grives gourmandes qui viennent s'y abattre; il prend au lacet le lièvre peureux ou la grue voyageuse, proie enviée de son foyer. Qui n'oublierait dans ces délassements les soucis importuns des passions?
«Que si une chaste épouse, semblable à nos femmes sabines ou à la compagne brunie par le soleil de nos habitants de l'Apulie, partage avec nous ces travaux domestiques et soigne les enfants qu'elle a nourris, qu'elle construise de bois sec notre cher foyer pour le retour de son mari fatigué, qu'elle enferme dans le parc d'osier son joyeux troupeau pour étancher de leur lait les mamelles gonflées de ses chèvres et de ses brebis, et que, tirant du tonneau odorant un vin de l'année adouci par le miel, elle assaisonne pour la table des mets qu'elle n'a pas achetés à prix d'or;... pour moi, ni les huîtres du lac Lucrin, ni les turbots, ni les sarges que les tempêtes chassent d'Orient vers nos rivages, ni la poule d'Afrique, ni le faisan d'Ionie ne flatteront jamais autant mon palais, en flattant ma gourmandise, que l'olive cueillie et choisie sur les plus grosses branches de mes propres arbres, que l'oseille qui aime les prés, que la mauve salutaire au corps appesanti par la maladie. Quel plaisir, au milieu de ces simples mets goûtés lentement sur sa table, de voir ses brebis rassasiées rentrer, ses bœufs hâter le pas vers la maison, traîner d'un cou languissant sous le joug, le soc renversé, et un groupe de serviteurs nés dans la maison se presser autour de la flamme éclatante du foyer!»
Que manque-t-il à ce tableau du bonheur facile d'un paysan d'Ustica, si ce n'est le contraste tacite avec l'opulence inquiète de Mécène? Le poëte mettait ainsi en action ses préceptes de modération et de médiocrité à son ami. Mécène, en les lisant, enviait Horace, car le laboureur de Sabine, c'était évidemment Horace lui-même; il ne lui manquait que la chaste épouse et les enfants, ces deux âmes du foyer, ces richesses du pauvre; mais nous avons vu qu'Horace, dans l'été de sa vie, ne les avait pas méritées; il avait préféré le plaisir au bonheur: son isolement l'en punissait.