Il sera éternellement esclave celui qui ne sait pas se contenter de peu.

Le petit billet suivant à son ami Bullatius, pour le détourner de longs voyages, est un véritable jet d'eau de proverbes jaillissant en vers d'une seule gerbe, plus sonores et plus étincelants que le cristal. Vous croyez, en le lisant, marcher sur un pavé de mosaïque, où chaque pierre est un éblouissement des yeux.

«C'est là que je voudrais vivre dans l'oubli de tous! c'est là que je voudrais contempler du rivage la mer en fureur!...

«Modère ton imagination; et Rhodes et Mitylène ne te seront pas plus nécessaires qu'un manteau dans la canicule, qu'une tunique légère par le vent de neige, que le coin du feu dans le mois d'août.

«Pendant que tu le peux, et que la Fortune conserve un visage souriant, reviens à Rome... Quelle que soit la divinité qui tire pour toi de l'urne une heure acceptable, prends-la d'une main reconnaissante; ne remets pas les plaisirs présents à une autre année! Ils changent de ciel, et non d'âme, ceux qui naviguent au delà des mers; ce que tu vas chercher si loin, le bonheur, est ici: il est même à Ulubria

XIX

«Celui-là n'est jamais pauvre qui ne manque pas des choses nécessaires à la vie, continue-t-il dans la petite lettre en vers à Iccius. Si ton corps est sain, si tes flancs respirent librement, si tes pieds sont à l'aise, toutes les richesses des rois ne t'achèteront rien de mieux.»

Une épître charmante à son jardinier d'Ustica, qui a servi de modèle à celle de Boileau au jardinier d'Auteuil, est pleine d'un charme vraiment rural. On y sent le repos savouré de l'homme dégoûté par l'âge des plaisirs corrupteurs de la ville. «Il te faut, dit-il, retourner des glèbes de steppes qui n'ont pas encore subi la charrue, panser les bœufs déliés du joug, et remplir la crèche de feuilles arrachées aux arbres. Toujours de l'ouvrage; de loisir, jamais! Le ruisseau ajoute encore à la peine qui pèse à ta paresse: si les pluies tombent, il te faut, par des digues sans cesse relevées, endiguer ses ondes, pour préserver de l'inondation le pré qu'il désaltère, etc., etc.

«Et moi, l'homme qui se parait naguère à Rome de toges fines et légères, et dont les cheveux luisants embaumaient d'essences; l'homme célèbre, tu le sais, pour avoir été préféré à tous par l'avide courtisane Glycère; l'homme qui s'humectait du matin au soir du cristal liquide du vin de Falerne, il ne se délecte maintenant que d'un court repos, d'un sommeil sans couche dans l'herbe auprès du ruisseau. Je ne rougis pas d'avoir été jeune, mais je rougirais de l'être toujours. Rien à subir ici que le sourire de mes voisins, quand ils me voient remuer des mottes de terre ou épierrer mon champ. Tu préférerais vivre avec mes serviteurs de la ville? Mon porteur de litière à la ville t'envie le soin de mes vergers et de mes troupeaux et la bêche de mon potager. C'est ainsi que le bœuf paresseux et lourd demande la selle et la bride d'un coursier, et que le cheval de main soupire après la charrue. Que chacun fasse son métier! c'est mon avis.»

XX