Un mot d'Horace trahit sa tendresse pour son émule, le doux Virgile. «Le monde, dit-il, n'eut jamais d'âme plus candide.» À Capoue ils retrouvent leurs mules, qui portaient les bagages; là ils quittent la route de Naples pour s'engouffrer dans les gorges de l'Apulie. La première halte, avant Bénévent, est égayée par un dialogue, digne d'Aristophane le Cynique, entre deux des convives qui s'accablent d'ironies. L'un reproche à l'autre sa laideur, l'autre sa beauté; le premier avait été esclave, le second, favori suspect d'Octave.
Dans les hautes montagnes d'Apulie on couche dans une métairie: Horace se plaint de la fumée du bois vert d'olivier, qui blesse ses yeux débiles. Une jeune Apulienne, d'une beauté grecque, y charme ses songes. On ne reconnaît pas ici son bon goût attique dans la lubricité des images: le goût pur est dans l'âme pure. Ni Horace dans un petit nombre de vers de ses innombrables vers, ni J.-J. Rousseau dans ses Confessions dégoûtantes datées de Lyon, ne savent se préserver du cynisme, cette fétidité de l'âme qui infecte jusqu'à l'imagination. Ce vice de l'expression, fréquent dans J.-J. Rousseau, rare dans Horace, devrait-il être respecté dans leurs éditions? Laisse-t-on des immondices sur la voie publique? La salubrité morale doit-elle être plus tolérante que la salubrité municipale?
«Enfin, dit-il, j'arrive à Brindes, terme de mon voyage et de mes vers.»
L'itinéraire est gai comme un souper d'amis au bord de la mer, exact comme une carte de géographie. Un jeune littérateur, M. Desjardins, a trouvé encore aujourd'hui son chemin de Rome à l'Adriatique, le voyage d'Horace à la main. Les amis se séparent à Brindes; Horace alla seul, ou peut-être avec Virgile, visiter sa chère fontaine de Blandusie et les ruines de la maison de son père à Venusia. Là il se souvint de son heureuse enfance, et il versa des larmes de tendresse sur tous ces souvenirs vivants, qu'il voulait revoir une dernière fois. C'était, malgré tout son esprit, ce que nous appelons un homme de bon cœur.
XXIV
Tel est l'homme, telle est la vie, telles sont les œuvres de ce philosophe du bonheur et de ce poëte du loisir.
Maintenant qu'en pensons-nous? Le voici: Est-ce un de ces poëtes confident du cœur, consolateur de l'âme, conseiller des mauvais jours, que les hommes de tous les âges peuvent emporter avec eux dans l'exil, dans l'amour, dans le recueillement de la solitude, dans la douleur des éternelles séparations, dans l'intimité religieuse de leur conversation à voix basse avec le ciel, pour oublier la patrie, pour nourrir les chastes tendresses, pour s'envelopper du mystère des pensées infinies, pour donner des larmes sympathiques à leurs yeux, pour prêter des prières à leurs invocations secrètes, pour verser en eux dans des vers sacrés la foi et l'espérance des réunions éternelles? Non; ces accents supérieurs, qui sont l'immortelle poésie de Pindare, d'Homère, de Virgile, de Pétrarque, de Racine, de David, et de quelques lyriques spiritualistes de nos jours, que je nommerai peu parce qu'ils vivent et chantent encore au milieu de nous, ces sublimités de la poésie divine ou humaine ne sont pas à la portée de la main badine et épicurienne d'Horace. Ne cherchez pas là une larme sur ses cordes: c'est le poëte du sourire, c'est l'ami des heureux.
Mais si vous êtes seulement un homme de bon sens et de goût exquis, un amateur des délicatesses de l'esprit et des grâces de la poésie; si vous ne sentez plus dans votre cœur ou si votre nature tempérée n'a jamais senti les brûlures sacrées ni les stigmates toujours saignants des fortes passions: amour, dévouement, religion, soif de l'infini; si une félicité facile et constante vous a servi à souhait dans les différents âges de votre vie; si vous avez passé l'âge des tempêtes, l'équinoxe de cette vie; si vous êtes détrompé des hommes et de leurs vains efforts pour se retourner sur leur lit de chimères; si vous avez vu dix révolutions et cent batailles soulever pendant soixante ans la poussière des places publiques et des champs de mort sans rien changer dans le sort des peuples que le nom de leur servitude et de leurs déceptions; si vous avez vu les prétendus sages de la veille déclarés fous le lendemain, et les philosophies et les systèmes qui avaient fanatisé les pères devenir la dérision de leurs fils; si la pensée humaine, toujours active et toujours trompée, vous a attristé d'abord par ce perpétuel enfantement du néant; si, après avoir pleuré sur ce tonneau retentissant des Danaïdes qu'on appelle Vérité, vous avez fini par en rire; si, sans chercher plus longtemps cette impénétrable moquerie du destin qui pousse le genre humain à tâtons de la vie à la mort, vous avez pris le parti de douter de tout, de laisser son secret à la Providence, qui, décidément, ne veut le dire à aucun mortel, à aucun peuple et à aucun siècle; si vous vous laissez glisser ainsi sur la pente, comme l'eau de l'Anio qui glisse en gazouillant sous le verger d'Horace; si vous n'avez ni femme ni enfant qui doublent et qui perpétuent pour vous les soucis de la vie; si votre cœur, un peu rétréci par cet égoïsme qui se replie uniquement sur lui-même, a besoin d'amusement plus que de sentiment; si vous possédez cet Hoc erat in votis, ce vœu d'Horace, un joli domaine aux champs pour l'été, une maison chaude l'hiver, tapissée de bons vieux livres (nunc veterum libri); si votre fortune est suffisante pour votre bien-être borné; si vous avez pour amis quelques amis puissants, amis eux-mêmes des maîtres du monde, avec lesquels vous soupez gaiement en regardant combattre Pompée et mourir Cicéron pour cette vertu que Brutus appelle un vain nom en mourant lui-même; enfin, si vous n'avez pas grand souci des dieux, et si les étoiles vous semblent trop haut pour élever vos courtes mains vers les choses célestes; oh! alors, Horace est le poëte qui vous a été préparé de toute éternité pour ami; c'est le poëte de la bonne humeur, c'est l'ami des heureux, c'est le philosophe des insouciants, c'est le plus charmant causeur de cette société immortelle qui commence à Anacréon, qui passe par l'Arioste en Italie, par Pope en Angleterre, par Boileau, par Saint-Évremond, par Voltaire, par Béranger en France, et qui, supérieure en poésie et en délicatesse exquise à tous ces génies de l'agrément, vous laissera peu de choses dans le cœur, mais des paroles sans nombre de sagesse légère et de volupté intellectuelle dans la mémoire.
Attendez la saison d'hiver où un livre est une société toujours bienvenue au coin du feu; attendez surtout la saison d'été, où un compagnon est agréable pour répercuter en vous les douces sensations du soleil, de l'ombre des bois, des eaux, de la montagne, de la mer; achetez cette délicieuse miniature d'Horace illustrée par les Didot; asseyez-vous à la lisière de vos bois au bord du ruisseau, sous les saules où les oiseaux gazouillent à l'envi de l'onde, et lisez, et prenez les heures comme elles viennent, et dites, comme Horace: Carpe diem, saisissez le jour, tout est pour le mieux, pourvu qu'on ait les pieds au soleil et la tête à l'ombre! Ce poëte est votre homme; ce n'est pas le mien.
Lamartine.