La France, fauchée à nu par la Révolution, décimée de grandeur intellectuelle et de liberté par l'Empire, semblait pressée d'éclore sous la Restauration, comme si la nature eût compris que la saison serait courte et qu'il fallait se hâter de fleurir.
Autour de ce trône ressuscité des fils de Louis XIV les salons politiques et littéraires avaient pullulé; il y en avait dans tous les quartiers patriciens de Paris et pour toutes les nuances de l'opinion. La séve de la nation, activée par la liberté, bouillonnait d'indépendance et d'émulation littéraire.
J'avais fréquenté plusieurs de ces salons avant de quitter la France pour les cours de l'Europe: il y avait le salon aristocratique de la duchesse de La Trémouille, salon un peu âpre et revêche d'ancienne cour de Versailles, où l'esprit et le talent n'étaient admis qu'à condition de fronder la Charte de Louis XVIII et d'invectiver ses ministres. La hauteur et le dédain étaient le caractère des physionomies; l'amertume y plissait les lèvres; il y avait trop de fiel dans les cœurs pour que ce salon fût agréable à fréquenter; l'ironie était la figure habituelle de ses discoureurs; la littérature n'y était qu'une arme de faction surannée; sa forme était l'épigramme du haut en bas, le discours de tribune ou le pamphlet de dénigrement. On en sortait triste, on y sentait le renfermé. Cette société ne convenait qu'à des grands seigneurs mécontents. J'y avais été recherché avec bonté par l'altière duchesse, à cause de mon jeune royalisme, comme un enrôlé de l'aristocratie; je n'avais eu qu'à me louer de son accueil; mais je désertai vite ce salon: il fallait y être ou un grand nom ou un courtisan d'opinions; je n'étais ni l'un ni l'autre: je secouai la poussière de ce tapis.
XVI
Il y avait le salon de madame de Montcalm, sœur du duc de Richelieu et centre de son parti politique; ce parti, c'était l'aristocratie intelligente, ralliée à la Révolution raisonnable, une égalité par le talent; l'aristocratie de l'honneur, c'était son drapeau; on y respirait un air doux et tempéré comme le caractère de la maîtresse de maison; la fine et gracieuse figure de madame de Montcalm, retenue, quoique jeune encore, sur son canapé, y présidait avec un accueil qui n'avait rien de banal; ses goûts étaient des amitiés vives; ses opinions devenaient des sentiments; on voyait défiler devant ce canapé tous les hommes éloquents et sages qui auraient pu réconcilier la Restauration avec la liberté. M. Lainé était à la fois son ami et son symbole politique; M. Molé la cultivait comme une puissance aimable dont il fallait se ménager la faveur pour quelque avenir ministériel; l'ambassadeur de Russie, M. Pozzo di Borgo, homme de diplomatie italienne et de surface française, y était assidu comme à un devoir de la journée; quelques hommes de lettres peu recherchés par elle et peu nombreux y figuraient dans une intimité très-restreinte: l'aimable abbé de Féletz, l'oracle du goût dans le Journal des Débats; M. Villemain, plus éblouissant encore de parole que de plume; moi-même, favori de son cœur, très-assidu et très-familier quand j'étais à Paris. À ces amitiés près, madame de Montcalm recherchait plus les hommes politiques que les esprits littéraires, ou plutôt elle ne recherchait, en réalité, personne; elle aimait ou elle n'aimait pas, voilà tout; languissante, dégoûtée, capricieuse comme une malade, passionnée d'attraction comme de répugnance, il fallait lui plaire ou la choquer. Elle ne mettait aucune diplomatie féminine dans le gouvernement de son salon d'élite; ce salon n'en était que plus attachant; quand on était le bienvenu de sa porte on était sûr d'être le désiré de son cœur; elle avait pour moi une amitié d'instinct qui ne me faillit jamais, malgré l'absence. Le matin du jour de sa mort, elle m'écrivit encore les pressentiments de son agonie. Je ne passe jamais devant le numéro 33 de la rue de l'Université sans gémir sur cette porte fermée d'où tant d'amitié sortit une fois avec son cercueil.
XVII
Il y avait le salon littéraire, parlementaire et bourbonien de madame la duchesse de Duras; quoi qu'en dise M. Villemain dans ses éloquents Souvenirs, je n'y fus jamais reçu; j'étais trop jeune et trop inconnu pour y avoir place; je doute que madame de Duras ait entendu prononcer mon nom; d'ailleurs c'était là le temple d'une véritable idolâtrie pour M. de Chateaubriand; jeune encore, madame de Duras était, dit-on, le machiniste passionné de la politique et de la gloire de son ami: âme prodigue qui se consumait comme une lampe dans la nuit pour illuminer un nom d'homme.
XVIII
Il y avait le salon de madame la duchesse de Broglie, fille de madame de Staël. C'était une femme magnanime comme sa mère, belle comme Corinne, pieuse comme une prière incarnée. Elle avait tant vu familièrement la célébrité et la passion, qui n'avaient pas fait le bonheur de sa mère, qu'elle avait appris dès l'enfance à n'estimer que la vertu; mais cette vertu était libre et grande, une vertu antique; sa religion ne rétrécissait rien de ses pensées, sa foi donnait à sa physionomie une expression grave comme celle des femmes qui sortent des temples où elles ont eu commerce avec Dieu; elle sortait à toute heure de l'infini. Un mari digne d'elle attirait autour de lui, par l'aristocratie de son rang et par le libéralisme un peu trop hostile de ses idées, tout ce qui tenait à la grande opposition en France et en Angleterre: c'était le salon des deux mondes. J'avais été très-fier d'y être admis malgré mon obscurité, et j'y portais un véritable culte à ces prestiges de la beauté, du nom, de la fortune, de la vertu, dans une même famille. On y ajoutait pour moi la bonté, le prestige du cœur.
Cependant mon attachement chevaleresque pour les Bourbons, récemment rentrés de l'exil sur le trône, me faisait souffrir de l'esprit d'amère opposition qui régnait dans ce salon et qui caressait trop, selon moi, les tendances orléanistes. Je ne savais pas même, pour plaire, feindre par complaisance une hostilité que je n'éprouvais pas contre la cour. Je trouvais cette hostilité déplacée. Les Bourbons de la branche aînée n'avaient certes pas démérité des héritiers de M. Necker, du maréchal de Broglie et de madame de Staël. Cette aigreur du ton et cette amertume ironique des lèvres corrompaient pour moi l'agrément de ce salon; en y coudoyant M. de Lafayette, M. Benjamin Constant, tous les tribuns, tous les publicistes, tous les pamphlétaires du temps, je m'y sentais presque en pays ennemi; j'avais du goût pour les maîtres, aucun goût pour leur société. L'épigramme perpétuelle contre ce que j'aimais me blessait au cœur; c'était un salon de la Ligue, où les princes jouaient à la popularité.