Il y avait plus de bienséance que d'émotion dans ces applaudissements; les mains battaient sans le cœur; on payait en complaisance pour madame Récamier et en respect pour un grand écrivain le privilége qu'on avait eu d'assister à cette demi-publicité d'initiés dans un salon tenu par la beauté et décoré par le génie. Ces applaudissements, au reste, étaient fortifiés par le grandiose de cette pièce sacrée, écrite dans la haute langue de Racine par l'écrivain du Génie du Christianisme. On peut la lire aujourd'hui dans les œuvres complètes; c'est une page qui ne déshonorerait certes pas Racine lui-même.
On se retira avec une émotion factice, mais avec un respect réel; on laissa M. de Chateaubriand, peu satisfait, se consoler avec madame Récamier et avec ses familiers les plus intimes des petits déboires de la soirée. On voulait un triomphe, on n'avait eu qu'un cérémonial d'enthousiasme. La physionomie charmante de la maîtresse de la maison était fatiguée et attristée sous un sourire forcé; toute son amitié souffrait en elle.
Ma mère et ma sœur, exclusivement occupées de regarder la grande figure de l'auteur du Génie du Christianisme, sortirent ravies de cette soirée unique. Le sujet biblique de Moïse charmait leur naïve piété; la majesté de M. de Chateaubriand éblouissait leur imagination; le gracieux accueil de madame Récamier touchait leur candeur; elles emportaient en province des souvenirs pour toute une vie de retraite.
XXVII
Mais quelle était donc cette femme dont le charme survivait aux charmes, qui enchaînait au coin de son humble foyer le plus illustre des hommes de littérature et de politique de son siècle, et qui rendait les cours elles-mêmes jalouses d'une pauvre cellule d'un monastère de Paris? Nous allons vous le dire, non pas seulement d'après les souvenirs un peu trop sobres et un peu trop voilés d'esprit de famille de sa nièce, madame Lenormant, mais d'après les souvenirs de tout un demi-siècle qui a vu éclore, briller, mûrir, mourir cette éclatante et étrange célébrité du charme immortel sur un visage féminin. Ce livre de madame Lenormant est cependant une des plus excellentes biographies, en excellent esprit et en excellent style, qui pût consacrer cette mémoire fugitive d'une femme de grâce et d'une femme de renom. Ce livre a aussi un grand mérite aux yeux des curieux du cœur humain: c'est d'avoir à demi ouvert le portefeuille de madame Récamier, et d'avoir révélé ainsi au monde une correspondance inédite et profondément intime de l'amour ou de l'amitié (comme on voudra) entre elle et M. de Chateaubriand. Cette correspondance, selon nous, est bien supérieure en intérêt aux Mémoires d'apparat du grand prosateur du dix-neuvième siècle.
Dans les Mémoires d'outre-tombe l'homme pose, l'homme s'affiche, l'homme s'étale; dans cette correspondance l'homme se révèle, ou plutôt il se trahit involontairement dans l'épanchement de son âme. Madame Récamier n'y perd pas, et M. de Chateaubriand y gagne; on voit combien l'une était digne d'être aimée, indépendamment de sa beauté déjà pâlie; on voit combien l'autre sut aimer, indépendamment de sa jeunesse morte et du désintéressement de toute espérance. Remercions madame Lenormant, dépositaire de si doux secrets, de nous avoir au moins confié ces pages.
XXVIII
Le nom de famille de madame Récamier était Julie-Adélaïde Bernard; son père était membre de la bonne et riche bourgeoisie de Lyon. Sa beauté était remarquable, son esprit ordinaire. M. Bernard avait épousé Julie Matton, femme d'une figure qui présageait celle de sa fille. Le Lyonnais est une espèce d'Ionie française où la beauté des femmes fleurit en tout temps sous un ciel tempéré, entre les feux trop ardents du Midi et les formes trop frêles du Nord; les yeux y ont en général la teinte azurée du Rhône, qui baigne la ville, la langueur de la Saône, la douceur du ciel. De belles tailles, des pas nonchalants, des épaules statuaires, des cheveux soyeux et abondants comme les écheveaux de soie qu'on y tisse, des voix caressantes pour l'oreille, des sourires vagues qui enchantent sans provoquer, nulle prétention à séduire tant elles sont sûres de charmer, des chœurs de vierges de Raphaël descendues de leurs cadres et ignorantes de leurs pudiques attraits, voilà les salons ou les promenades de Lyon un jour de fête. Négligées des hommes affairés, ces femmes vivent généralement à l'ombre comme les odalisques d'Orient; il faut les découvrir soit dans les églises, soit aux fenêtres hautes de leurs maisons noires, semblables à des monastères espagnols. C'est ainsi qu'étant encore enfant je découvris, en face de la maison qu'habitait en passant ma mère, la céleste apparition de mademoiselle Virginie Leroy (depuis madame Pelaprat), compatriote de madame Récamier, plus jeune qu'elle et aussi accomplie en charmes. La puissance d'une première apparition de la parfaite beauté est telle que, sans avoir jamais revu madame Pelaprat, cette vision m'éblouit encore. Elle éblouit, dit-on, plus tard un maître du monde du même charme dont elle avait fasciné l'œil d'un enfant.
XXIX
Une liaison avec M. de Calonne, ministre de Louis XVI, appela de Lyon à Paris le père et la mère de madame Récamier en 1784; un emploi de receveur général des finances fixa M. Bernard dans la capitale. Juliette, leur fille, déjà regardée pour une fleur de visage qui promettait de s'épanouir en merveille, fut laissée chez une tante à Villefranche, en Beaujolais; de là elle fut cloîtrée dans un couvent de Lyon, pour y achever son éducation. Elle raconte ainsi elle-même les impressions recueillies et naïves qu'elle emporta de ce monastère: