LES SALONS LITTÉRAIRES.
SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER.

(2e PARTIE.)

I

Mathieu et Adrien de Montmorency éprouvaient en silence pour la belle Juliette un sentiment moins déclamatoire, mais plus durable, que Lucien Bonaparte.

J'ai beaucoup connu et beaucoup aimé Mathieu de Montmorency, je garde pour sa mémoire un souvenir qui tient du culte; mais ce souvenir ne m'empêche pas de juger l'homme avec la froide sagacité que le temps donne même à la tendresse des souvenirs. C'était une belle âme, ce n'était pas un grand esprit; mais il avait tout ce que l'âme donne à l'esprit, c'est-à-dire l'élévation des idées, la loyauté du caractère, la magnanimité des sentiments, la sincérité des opinions. Il avait de plus ce qu'une race aristocratique fait couler en général avec le sang dans le cœur d'un homme vraiment national comme son nom, un fort patriotisme uni à une élégante chevalerie. Le tout formait un estimable et gracieux mélange de ce que la vertu antique imprime de respect et de ce que la grâce contemporaine inspire d'attrait pour un homme d'autrefois; le gentilhomme était citoyen, et le citoyen était gentilhomme.

II

Si vous ajoutez à cela le goût passionné et intelligent des lettres qu'il avait puisé dans la société des philosophes, des orateurs, des écrivains de l'Assemblée constituante ou de madame de Staël, son amie de jeunesse, et si vous revêtez ces qualités du cœur et de l'âme de l'extérieur d'un héros de roman sous le plus beau nom de France, vous comprendrez l'homme.

Cet extérieur était un des plus séduisants qu'on pût rencontrer dans les salons de l'Europe: une taille svelte, le buste en avant, comme le cœur, attribut des races militaires, un mouvement d'encolure de cheval arabe dans le port de la tête, des cheveux blonds à belles volutes de soie sur les tempes, des yeux grands, bleus et clairs, qui n'auraient pas pu cacher une mauvaise pensée, l'ovale et le teint d'une éternelle jeunesse, un sourire où le cœur nageait sur les lèvres, un geste accueillant, une parole franche, l'âme à fleur de peau; seulement une certaine légèreté de physionomie, une certaine distraction d'attitude et de discours interrompus qui n'indiquaient pas une profondeur et une puissance de réflexion égale à la grâce de l'homme.

III

Tel était Mathieu de Montmorency; son éducation avait été très-soignée par le célèbre abbé Sieyès, son précepteur. L'abbé Sieyès, devenu depuis l'apôtre un peu ténébreux de la révolution française, roulait déjà dans sa pensée les vérités et les nuages d'où devaient sortir les éclairs et les foudres de l'Assemblée constituante.