VII
C'était son cousin Adrien de Montmorency, devenu depuis duc de Laval et ambassadeur à Rome, qui avait introduit Mathieu de Montmorency chez Juliette. Celui-là aussi était enivré du charme de madame Récamier, mais, plus ardent, plus léger, plus étourdi que son cousin, il ne se déguisait pas à lui-même ses sentiments sous une sainte amitié; il tournait franchement autour du flambeau de ces beaux yeux, ne demandant qu'à y brûler ses ailes. Son esprit paraissait peu parce qu'il était dénué de toute prétention, mais il était juste et modéré, réfléchi, autant que son cœur était bon et solide. La diplomatie loyale et habile, parce qu'elle était loyale, ne pouvait pas avoir un meilleur négociateur à Vienne ou à Rome. La modestie du duc de Laval était son seul défaut; très-capable des premiers rôles, il n'aspirait jamais qu'aux seconds; il plaçait son ambition dans son cousin; son amitié ne désirait point un succès pour lui-même. Homme excellent, aimable, aimant, dont le nom ne laisse pas une seule amertume sur les lèvres quand on en parle, j'ai eu le bonheur d'être en correspondance diplomatique avec lui pendant un an dans des circonstances très-difficiles, et je n'ai eu qu'à m'éclairer de ses lumières et à me féliciter de sa confiance. Il dit un mot sur moi dans une de ses lettres à madame Récamier, mot à la fois flatteur et injuste que je suis bien loin de lui reprocher.
VIII
C'était le lendemain de la révolution de 1830; cette révolution, provoquée, mais mal inspirée, avait proscrit un berceau plein d'innocence; elle avait donné le trône de l'infortuné Louis XVI, victime de ses vertus, au fils d'un prince qui avait démérité de son sang; cette odieuse rétribution de la Providence révoltait et révolte encore la justice innée en moi. Que la France ne rendît pas responsable le fils irréprochable du duc d'Orléans du vote de son père, je le concevais; mais que la France fît de ce malheur un titre au trône, c'était trop criant pour mon cœur. Mieux valait un million de fois la république, héritière légitime de tous les trônes en déshérence, que cette rémunération de l'iniquité par la couronne. Tels étaient mes sentiments et tels ils sont encore, quand j'y pense, envers le changement contre nature et contre justice de dynastie en 1830.
IX
J'étais en Savoie pendant les événements de Paris; je quittai Aix et Chambéry pour la Suisse peu de jours avant l'arrivée du duc de Laval à Aix.
«M. de Lamartine, écrit-il de là à madame Récamier, le 5 septembre 1830, M. de Lamartine est parti d'ici trois jours avant mon arrivée; c'est dommage! Nous nous connaissions par lettres; il avait désiré servir avec moi, et sous moi, celui qui n'est plus à servir, mais qui sera toujours à respecter (l'enfant de la dynastie déchue). Il avait parlé ici d'une certaine lettre» (lettre par laquelle le duc de Laval donnait avec autant de noblesse que de patriotisme sa démission à Louis-Philippe), «lettre que M. de Lamartine a lue ici et louée ici avec une exaltation poétique; il comptait en imiter la conduite et l'esprit; il est allé en Bourgogne, où les séductions du pouvoir nouveau viendront le chercher. Je ne connais pas la force de son bouclier, etc., etc.»
Le duc de Laval avait tort de suspecter la trempe de mon bouclier; les séductions furent plus fortes pendant quinze ans qu'il ne pouvait le prévoir, mais mon cœur resta irréprochable envers la dynastie que j'avais servie et envers l'enfant que j'avais célébré comme le dernier espoir de la monarchie et de la liberté. Si j'avais prévu alors les iniquités et les outrages dont cet enfant devenu homme et son parti devenu vieux reconnaîtraient (sauf de rares amis) cette fidélité et ce dévouement au droit et au malheur de sa race, j'aurais dû peut-être m'en venger d'avance en acceptant les faveurs et le pouvoir des mains de leurs ennemis!... Mais non, j'aurais dû faire encore ce que j'ai fait: repousser les faveurs de la nouvelle royauté et dédaigner l'ingratitude de l'ancienne. Ces hommes ne sont pas dignes de si généreuses fidélités; aussi n'est-ce pas à eux qu'on est fidèle: c'est à l'honneur et à son pays!
Pardon pour cette digression; mais de tels hommes ne suscitent que la froide colère de l'indifférence; qu'il leur soit fait comme ils ont fait à ceux qui les honoraient dans leur adversité; un jour viendra peut-être où ils auraient besoin, eux aussi, des cœurs de la patrie et où ils ne trouveront à la place de cœurs que des courtisans et des ennemis; ils ne méritent que cela, ils ne savent pas le prix de l'honneur.