XII
Un jour terrible et inattendu précipita M. Récamier de la haute fortune dont il éblouissait Paris et dont il faisait jouir sa femme; il faut lire ce récit pathétique dans un fragment écrit des souvenirs de la pauvre Juliette.
M. Bernard, père de madame Récamier, était administrateur des postes, grand emploi de finances qui ajoutait à l'importance et au crédit de son gendre; son vieil attachement aux Bourbons et ses relations avec les émigrés rentrés lui faisaient fermer les yeux volontairement sur les correspondances et sur les brochures royalistes du moment; sa complaisance trahissait ainsi le gouvernement dont il avait la confiance. Le Premier Consul, informé de sa connivence, le fit arrêter et le destitua. Bernadotte, un des soupirants de la jeune femme, obtint de Bonaparte, à force d'intercessions, la liberté du père de son amie, mais la destitution fut maintenue.
Le ressentiment de cette sévérité, quoique juste, envers son père, accrut la sourde opposition qui se manifestait déjà dans le salon de madame Récamier. Fouché, ministre de la police, tenta en vain de la séduire par l'offre d'une place de dame du palais dans la maison du maître de la France et par la perspective de l'influence qu'elle y prendrait sur le cœur du guerrier; elle fut inflexible dans ses refus. Ces refus irritèrent le Consul; la liaison de madame Récamier avec madame de Staël, deux femmes qui régnaient, l'une par la beauté, l'autre par le génie, lui parut suspecte; il ne voulait point d'empire en dehors du sien; la jalousie, qui ordinairement monte, descendit cette fois jusqu'à disputer l'ascendant sur des sociétés de jeunes femmes; le premier dans l'Europe, mais aussi le premier dans un village des Gaules, c'était sa nature; le pouvoir absolu ne peut laisser rien de libre sans jalousie, pas même deux cœurs. Cette rancune de Bonaparte et aussi son étroite économie pour tout ce qui n'était pas du sang sur les champs de bataille le firent assister sans pitié à la catastrophe du mari de madame Récamier, que la plus faible assistance de l'État pouvait prévenir. Écoutons ce récit dans une note écrite de la main de sa nièce. On y sent la fièvre de ces vicissitudes domestiques qui sont aux fortunes privées ce que les révolutions sont aux empires.
«Un samedi de l'automne de cette même année 1806, M. Récamier vint trouver sa jeune femme; sa figure était bouleversée, et il semblait méconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une série de circonstances, au premier rang desquelles il plaçait l'état politique et financier de l'Europe et de ses colonies, sa puissante maison de banque éprouvait un embarras qu'il espérait encore ne devoir être que momentané. Il aurait suffi que la Banque de France fût autorisée à avancer un million à la maison Récamier, avance en garantie de laquelle on donnerait de très-bonnes valeurs, pour que les affaires suivissent leur cours heureux et régulier; mais, si ce prêt d'un million n'était pas autorisé par le gouvernement, le lundi suivant, quarante-huit heures après le moment où M. Récamier faisait à sa femme l'aveu de sa situation, on serait contraint de suspendre les payements.
«Dans cette terrible alternative tout l'optimisme de M. Récamier l'avait abandonné. Il avait compté sur l'énergie de sa jeune compagne et lui demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait trop visible, le lendemain dimanche, les honneurs d'un grand dîner qu'il importait de ne pas contremander, afin de ne pas donner l'alarme sur la position où l'on se trouvait. Quant à lui, plus mort que vif, il allait partir pour la campagne, où il resterait jusqu'à ce que la réponse de l'Empereur fut connue. Si elle était favorable, il reviendrait; si elle ne l'était point, il laisserait s'écouler quelques jours et s'apaiser la première explosion de la surprise et de la malveillance.
«Ce fut un rude coup et un terrible réveil qu'une communication de ce genre pour une personne de vingt-cinq ans. Depuis sa naissance Juliette avait été entourée d'aisance, de bien-être, de luxe; mariée encore enfant à un homme dont la fortune était considérable, on ne lui avait jamais non-seulement demandé, mais permis de s'occuper d'un détail de ménage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette et ses bonnes œuvres formaient sa seule comptabilité; grâce à la simplicité extrême qu'elle mettait dans l'élégance de son ajustement, si ces charités étaient considérables, elles ne dépassèrent jamais la somme mise chaque mois à sa disposition.
«Après le premier étourdissement que ne pouvait manquer de lui causer la nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses forces et envisageant ses nouveaux devoirs, chercha à rendre un peu de courage à M. Récamier, mais vainement. L'anxiété de sa situation, la pensée de l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de tant de personnes dont le sort dépendait du sien, c'étaient là des tortures que son excellente et faible nature n'était pas capable de surmonter; il était anéanti.
«M. Récamier partit pour la campagne dans le paroxysme de l'inquiétude. Le grand dîner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui environnait cette belle et souriante personne, ne put deviner l'angoisse que cachait son sourire et sur quel abîme était placée la maison dont elle faisait les honneurs avec une si complète apparence de tranquillité.
«Madame Récamier a souvent répété depuis qu'elle n'avait cessé, pendant toute cette soirée, de se croire la proie d'un horrible rêve, et que la souffrance morale qu'elle endura était telle que les objets matériels eux-mêmes prenaient, aux yeux de son imagination ébranlée, un aspect étrange et fantastique.