Voilà le véritable ami de Juliette, l'ami de l'âme; l'autre n'était que l'ami de la beauté; et cependant c'est l'autre qui était aimé, c'est l'autre qui brisait le cœur. Ballanche n'était là que pour en amortir les coups et pour en panser les blessures; mais quelle touchante figure dans le tableau que ce philosophe amoureux sans récompense, et qui se nourrit de sa propre tendresse pourvu qu'on lui permette d'assister à la vie de celle qu'il aime! Heureusement pour lui il devait mourir avant elle et être pleuré par elle! Que ces larmes durent être douces à son esprit transfiguré sur son propre cercueil de la chapelle de l'Abbaye-aux-Bois!
(Nous voulions finir ici ce récit, nous ne le pouvons pas; il y a trop de belles lettres de M. de Chateaubriand dans sa vieillesse; poursuivons. Que nos lecteurs nous pardonnent; nous touchons aux meilleures pages du cœur et du génie de M. de Chateaubriand. Lisez donc encore. La vieillesse réhabilite la vie de ce grand homme, désenchanté de lui-même et de tout.)
Lamartine.
LIe ENTRETIEN
LES SALONS LITTÉRAIRES.
SOUVENIRS DE MADAME RÉCAMIER.
CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND.
(3e PARTIE.)
I
Une triste scène, scène tragique comme un drame de Shakspeare, signala ce séjour de madame Récamier à Rome. Grâce au duc de Laval-Montmorency, qui y résidait alors comme ambassadeur de France, et grâce à la duchesse de Devonshire, madame Récamier y avait retrouvé en partie son salon de Paris dans les ruines de la ville neutre entre ciel et terre. Le duc de Laval était, comme on l'a vu, le plus fidèle, le plus aimable et le plus désintéressé de ses amis.
J'étais alors moi-même en correspondance quotidienne avec lui sur les affaires d'Italie, qui exigeaient une entente parfaite entre nous: il en tenait le nœud à Rome; j'en tenais les fils en Toscane, à Lucques, à Modène et à Parme, où j'étais accrédité auprès des quatre cours centrales d'Italie. Cette correspondance du duc de Laval-Montmorency avec moi attestait un esprit droit et lucide, un caractère tempéré, un cœur d'honnête homme. Si la politique française de la Restauration eût été dans de telles mains à Paris, Charles X aurait évité les écueils et neutralisé les tempêtes.
La légèreté apparente du duc de Laval n'était pas de l'irréflexion, c'était de la grâce. Il avait l'instinct politique si honnête et si sûr qu'il n'avait pas besoin de penser, il lui suffisait de sentir. Le meilleur gentilhomme était en lui le meilleur diplomate. Doué de plus d'esprit naturel que son cousin le duc Mathieu de Montmorency, il avait moins d'ambition, ou plutôt il n'en avait aucune. Ce désintéressement d'ambition est un défaut selon le monde, qui le regarde comme une faiblesse de la volonté; en réalité c'est une force de la raison; cette abnégation personnelle laisse le sang-froid au cœur dans les affaires publiques, et par là même elle donne plus de lumière à l'esprit. Tel était l'excellent duc de Laval, tel le duc de Richelieu, tel M. Lainé, ces trois hommes d'État les plus véritables patriotes du gouvernement de la Restauration.