«Vous devez être contente, je vous ai écrit de tous les points de l'Italie où je me suis arrêté. J'ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ôter ma tristesse, de tous les autres souvenirs que je rencontrais à chaque pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle disposition d'âme! À Terni je m'étais arrêté avec une pauvre expirante. Enfin Rome m'a laissé froid: ses monuments, après ceux d'Athènes, comme je le craignais, m'ont paru grossiers. Ma mémoire des lieux, qui est étonnante et cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule pierre. J'ai parcouru seul et à pied cette grande ville délabrée, n'aspirant qu'à en sortir, ne pensant qu'à me retrouver à l'Abbaye et dans la rue d'Enfer.»
Le lendemain il écrit encore; il raconte son dépaysement dans un vaste palais démeublé de Rome, sans y trouver même un de ces chats qu'il aimait comme symbole de l'égoïsme qui rêve; puis il lui dit:
«Vous êtes bien vengée: mes tristesses en Italie expient celles que je vous ai causées. Écrivez, et surtout venez!»
Vengée de quoi? se demande-t-on. Vengée des nombreuses distractions de cœur qu'il avait à se reprocher depuis Londres; vengée d'Émilie peut-être, l'anonyme à laquelle il avait offert sa vie tout entière, après l'avoir retirée à Juliette.
X
«Vous vous vengez trop en ne m'écrivant pas assez, dit-il quelques lettres plus loin. Venez vite! Il n'y a plus que vous à Paris qui vous souveniez de moi. Mes dispositions d'âme triste ne changent pas. Toutes mes lettres vous disent la même chose. Oh! que je suis triste! Venez! De l'ennui de l'isolement je passe à l'ennui de la foule. Décidément je ne puis supporter la vie du monde; c'est auprès de vous seule que je retrouverai tout ce qui me manque ici. Vos petits billets de tous les courriers sont toute ma vie. Tâchez donc de me faire revenir à Paris.»
On voit par la vicissitude de ses désirs qu'il s'est retourné toute sa vie dans son lit de gloire, d'ambition, de cours et de fêtes, sans trouver, comme on dit, une bonne place. Toujours mal où il est, toujours bien où il n'est pas, homme d'impossible, même en attachement. On voit plus loin qu'il est à la fois jaloux et heureux de l'avénement de M. de La Ferronnays au ministère.
J'ai beaucoup connu d'hommes publics, je n'en place aucun pour la pureté et la grandeur d'âme au-dessus de M. de La Ferronnays; quand l'aristocratie adopte la raison publique, elle réconcilie en elle les deux parties du genre humain qui tendent toujours à se combattre, faute de se comprendre.
XI
Plus loin encore nous trouvons sous la plume de M. de Chateaubriand le nom d'une jeune Romaine, seule capable d'éclipser même madame Récamier en beauté et en grâce: c'est celui de madame Dodwell; elle vit, elle brille, elle charme encore à Rome sous le nom de comtesse de Spaur.