Votre dîner chez madame de Boigne ne m'a point étonné; les lettres de Fabvier au comité grec m'avaient appris à juger ce que c'était.

Reste Moïse; me voilà comme vous, mourant d'envie qu'il subisse son destin. Je vous ai tout dit à cet égard: le banquier est prévenu; c'est, comme je vous l'ai dit, Hérard, rue Saint-Honoré, no 372. M. Taylor peut s'y présenter en mon nom, et, moyennant son reçu, on lui comptera 15,000 francs. Le reste, c'est à vous de le faire et de le conduire. Comme le carnaval est long cette année, il est possible que le tout soit appris, monté et joué dans la saison de la foule et des plaisirs de l'hiver.»

On voit qu'après avoir employé son amie à son ambition pendant qu'il était à Londres il l'utilise maintenant pour ses dernières tentatives de gloire pendant qu'il est à Rome. On remarque aussi avec quelle délectation de plume ce nom de Rome revient constamment dans sa phrase. Il en est de même de tous les écrivains, voyageurs ou poëtes, qui datent leurs pensées de cette terre; il semble que ce nom de Rome répété sans cesse par eux donne à leurs fugitives personnalités quelque chose de grand et d'éternel comme Rome, et flatte en eux jusqu'à la vanité du tombeau.

XIII

«Laissez dire ceux qui s'opposent (par sentiment de dignité pour moi) à la représentation de Moïse; laissons faire le temps; il faut accomplir son sort; il faut que Moïse soit joué. S'il tombe, peu m'importe; s'il réussit, en dépit de l'envie et des obstacles, une couronne de plus va bien, et on se range du côté du succès. On m'écrit de Paris mille bruits (sur ma destinée politique). Je ne veux plus entendre parler de cela; je ne veux plus rien que mourir à Rome ou à l'Infirmerie, auprès de vous!» (L'Infirmerie était cette maisonnette, dans un vaste et silencieux jardin de la rue d'Enfer, où il s'était construit son nid, comme un naufragé sur la plage de Paris, cet océan du monde.)

XIV

Une allusion transparente à l'effet produit sur ses yeux par la beauté de madame Dodwell et par sa ressemblance avec Juliette dans sa jeunesse interrompt une de ces lettres.

«Soyez tranquille sur tous les points,» écrit-il à son amie qui avait sans doute manifesté quelque inquiétude à cet égard, «soyez tranquille; la ressemblance n'est pas du tout parfaite, et, quand elle le serait, elle ne me rappellerait que des peines et le bonheur dont vous les avez effacées. Croyez bien que toute ma vie est à vous; je n'ai d'autre idée que vous. Je suis trop malheureux ici sans vous.»

À mesure que l'ennui, sa maladie obstinée, le gagne, ses lettres deviennent plus tendres.

«Voyez-vous: ce qu'il y a de mieux, c'est de vous aimer tous les jours davantage.—Vous me dites que mes projets de retraite forment un grand contraste avec les vœux du public. D'abord votre amitié vous aveugle sur ces vœux, et enfin il est très-vrai, très-arrêté dans mon esprit que je veux avoir complétement à moi, et pour vous, mes dernières années. Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma santé, le caractère de mes idées, la fatigue et l'ennui de tout. Je tiendrai dans ma place un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air d'agir avec légèreté, mais certainement, quand je vous verrai au printemps, nous fixerons l'époque de ma retraite. Tout mesure ainsi pour moi la distance qui me sépare de vous. La santé de madame de Chateaubriand n'est pas bonne; la mienne n'est guère meilleure. Ma retraite des affaires pour toujours est devenue dans ma tête une idée fixe; je la porte dans le monde et à la promenade. Je m'amuse à parer en pensée ma petite solitude auprès de vous. Je me représente ne faisant plus rien, hors quelques pages de mes Mémoires, et appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis j'ai appelé l'éclat.