Les bruits de cette illégitimité parvinrent aux oreilles des véritables héritiers du nom et de la fortune de Devonshire; on menaça le père, la mère et le fils d'un procès; les témoignages domestiques abondaient; des scandales si compliqués auraient fait une explosion déplorable dans l'aristocratie anglaise. Le vieux duc mourut en se taisant encore; le jeune duc, fils présumé de la belle Élisabeth, avait une délicatesse de conscience et d'honneur qui ne lui permettait pas de se substituer sciemment aux droits des héritiers légitimes.

Un arrangement intervint: le jeune duc prit l'engagement écrit de ne jamais se marier et de remettre ainsi, après une jouissance purement personnelle et viagère, ses immenses biens de famille aux véritables héritiers; il fut fidèle à cette promesse: ce fut la cause de son éternel célibat. Sa vraie mère, Élisa Forster, devenue duchesse douairière de Devonshire, jouissait d'un douaire immense; sa beauté, dont on voyait les vestiges, se lisait encore dans la délicatesse transparente de ses traits; son esprit était tourné aux grandes choses, politique, arts, littérature; sa fortune, toute consacrée aux artistes, lui donnait le rôle d'un Mécène européen à Londres, à Paris, à Rome. Elle habitait Rome; son palais était une cour de distinction en tout genre: hommes d'État, poëtes, écrivains, peintres, sculpteurs, savants de toutes les nations s'y réunissaient à toute heure. Le plus assidu et le plus cher de ses familiers était le cardinal Consalvi, le plus fénelonien des hommes, l'ami plus que le ministre de Pie VII; elle adorait ce cardinal; il influençait par elle la cour de Saint-James, elle gouvernait par lui Rome et les beaux-arts, cette royauté de l'étude. Leur intimité allait jusqu'à faire supposer entre eux une union plus intime par un mariage secret; le cardinal n'était point lié aux Ordres. Elle passait pour avoir abjuré entre ses mains le protestantisme et pour pratiquer en secret le catholicisme. Rien de tout cela n'est avéré; ce sont de ces bruits qui s'élèvent des apparences autour des hommes ou des femmes célèbres; la tombe même ne dit pas tout après leur mort: le ciel sait plus de secrets encore que la terre.

VI

Quoi qu'il en soit, la seconde duchesse de Devonshire m'avait recherché à mon premier séjour dans cette capitale du monde, comme un jeune homme dont le nom promettait plus qu'il ne devait tenir. Elle m'avait présenté au cardinal Consalvi et par lui au pape Pie VII, dont les malheurs et les bontés éclataient sur sa gracieuse physionomie plus que la tiare sur son front. Malgré mon extrême timidité, qui ne m'a jamais permis de me mettre en avant que dans les grandes circonstances publiques, je vivais dans son intimité la plus journalière. Elle me traitait en fils plus qu'en protégé; à sa mort elle porta mon nom dans son testament, pour me prouver que sa pensée survivait en elle à la vie; je lui garde de mon côté un souvenir où la reconnaissance et l'attrait se complètent; excusez-moi d'en avoir parlé un peu longuement à propos de madame Récamier, son amie; ces deux figures se confondent, bien qu'elles ne se ressemblent pas. L'une, génie inquiet et politique, consacra sa vie à se grandir, l'autre à plaire; belles toutes deux, l'une fut belle pour posséder les esprits, l'autre pour entraîner les cœurs.

VII

Ce jour-là, j'entrai dans le salon de la duchesse de Devonshire sans avoir été annoncé: je la croyais seule; une femme inconnue était debout à côté d'elle, le bras appuyé sur la tablette de la cheminée et chauffant ses petits pieds transis au brasier à demi éteint dans l'âtre. C'était au mois de février; elle avait mouillé ses souliers de soie puce en descendant dans la neige à la porte de l'hôtel. Mon arrivée interrompit la conversation entre ces deux femmes, conversation qui paraissait être animée, quoique à voix basse, car l'une d'elles (l'inconnue) avait sur les joues cette coloration fugitive du sang en mouvement sur un fond de pâleur qui prouve qu'on a poussé tête à tête un entretien jusqu'à la lassitude.

La duchesse me nomma seulement à elle et me fit asseoir; après les premières interrogations sur mon voyage, sur Rome, sur nos amis communs d'Italie, l'inconnue, qui paraissait prête à partir, se rassit sans rien dire à l'autre coin de la cheminée en face de moi; c'était sans doute une politesse de quelques minutes qu'elle s'imposait pour ne pas avoir l'air de manquer d'égards au nouveau venu; mais après cette courte halte sur le canapé elle se leva de nouveau, et vera incessu patuit dea!

VIII

D'un pas à la fois nonchalant, mais élastique sur le tapis, elle tourna autour du fauteuil de la duchesse pour se rapprocher de la porte. Cette grâce du mouvement, ce pas cadencé, tout créole ou tout oriental, contrastaient tellement avec la vivacité un peu turbulente des femmes de Paris que j'en conclus sur-le-champ que cette belle personne était étrangère.

La duchesse se leva pour la retenir par une douce violence de politesse; elles causèrent un instant debout, à pied levé et à demi voix, dans la pénombre du rideau, entre la fenêtre et la porte.