Ce droit d'intervention réciproque émané du congrès de Paris en 1856 est la fin du droit public européen: finis Poloniæ! Que dirions-nous si Naples ou le pape s'arrogeaient le droit de contrôle et d'intervention intérieure à Paris, à Londres, à Turin?

Le diplomate piémontais a tendu un piége au congrès, et le congrès de 1856 y est tombé. On n'en sortira qu'en reconnaissant le droit contraire. Nous faisons des révolutions et des lois pour la liberté individuelle du dernier des citoyens, et nous ne savons pas respecter la liberté individuelle des Italiens!

Taisons-nous, et voyons ce qui advint de Florence après Machiavel.

XIII

Florence sonne bien autrement que Turin dans l'histoire de l'esprit humain et de la liberté italienne.

Cette race toscane ou étrusque, la plus forte, la plus éloquente, la plus lettrée, la plus artiste, la plus politique de toutes les races, la race de Machiavel, de Michel-Ange, de Dante, de Pétrarque, de Léon X, de Mirabeau, de Napoléon, cette race aussi active mais plus réfléchie qu'Athènes, transporta la Grèce en Étrurie.

Elle fut la noblesse de l'Italie.

Ses citoyens sont restés les ancêtres de la civilisation moderne de l'Europe. Ce que la France, l'Allemagne, l'Angleterre ont d'antique, d'héroïque, d'éloquent et d'attique dans leurs monuments et dans leurs mœurs, vient de Florence. Alma mater!

Après Machiavel la Toscane s'étend comme frontière et se concentre à la fois comme gouvernement intérieur, tantôt par l'habileté, tantôt par la violence, entre les mains de la faction des Médicis. Lucques, Pise, Sienne, Livourne, abdiquent dans la main des Médicis leur liberté républicaine. Cette famille de marchands devient une dynastie de l'Italie centrale; elle s'allie, par des mariages, avec la maison royale de France et d'Europe; elle donne pour dot à ses filles les millions que son monopole commercial en Orient et en Occident verse incessamment dans ses caisses; ces millions, à leur tour, servent à solder les troupes étrangères que la France, son alliée, lui prête pour consolider son règne. Elle encourage les arts qui succèdent aux industries; Florence se couvre de monuments, véritable diadème de l'Italie moderne; elle semble gouvernée pour l'honneur de l'esprit humain par une dynastie de Périclès; sa langue devient la langue classique de l'Italie régénérée; ses mœurs s'adoucissent comme ses lois; son peuple, déshabitué des guerres civiles, reste actif sans être turbulent; il cultive, il fabrique, il navigue, il commerce, il bâtit, il sculpte, il peint, il discute, il chante, il jouit d'un régime tempéré et serein comme son climat; les collines de l'Arno, couvertes de palais, de villages, de fabriques, d'oliviers, de vignobles, de mûriers, qui lui versent l'huile, le vin, la soie, deviennent pendant trois siècles l'Arcadie industrielle du monde!...

XIV