Il n'y a pas de bonne politique contre la nature.
Celle que le grand-duc adopta était ambiguë; elle eut les inconvénients de l'ambiguïté: l'Autriche l'accusa d'être Italien, l'Italie le soupçonna d'être Autrichien. Évadé de Florence, rappelé par une réaction, réinstallé par les armes autrichiennes, il régna de nouveau, mais en délégué de l'Allemagne plus qu'en souverain indépendant. L'estime de son peuple lui restait, mais le cœur de l'Italie était aliéné de lui.
XVII
Telle était la situation de la Toscane en 1859, quand Victor-Emmanuel, nouveau roi de Piémont, appela l'Italie aux armes. La Toscane voulut répondre à ce cri; le prince hésita encore; un soulèvement respectueux du peuple de Florence, fomenté en apparence par le ministre même de Victor-Emmanuel auprès du grand-duc, détrôna et exila le souverain toscan. L'avenir jugera ce procédé diplomatique dont Machiavel lui-même eût été étonné: un ambassadeur s'immisçant, à l'abri du droit des gens, dans les affaires du prince auprès de qui il représente l'alliance et l'amitié de son maître; et cet ambassadeur remplaçant, le soir même de la révolution, le souverain qu'il a éconduit du trône, du palais et du pays!
Depuis ce jour la Toscane, sans souverain, est gouvernée par ceux qui la convoitent. Elle n'a pas eu le courage de rétablir sa glorieuse république; Florence, dans la peur d'être autrichienne, semble destinée à se faire piémontaise: un remords de dignité la refera tôt ou tard toscane pour se relever italienne. Florence, vassale de Turin, est un contre-sens à ses monuments, à son peuple, à son génie comme à son histoire. Dante, Machiavel, les Médicis, Alfieri lui-même, qu'en diront-ils dans leur sépulcre?
Passons à Venise.
XVIII
L'Italie est si féconde qu'elle a enfanté, comme la Grèce, toutes les formes de gouvernement; sa véritable unité se compose de ces diversités puissantes; celui qui lui veut l'uniformité la mutile. Venise est une Italie à elle seule.
C'est l'État le plus ancien de l'Europe. Jusqu'au jour où un général français la surprit et la vendit à l'Autriche comme une statue enlevée par les Gaulois au musée national de l'Italie, Venise était restée républicaine inviolée, indépendante et libre comme les flots de l'Adriatique dont elle est entourée.
Construite par les Vénètes sur une lagune de la mer d'Italie, elle avait résisté aux Gaulois, aux Ostrogoths, aux Lombards, aux Sarrasins, aux empereurs du Bas-Empire, aux Ottomans, aux Germains, aux Esclavons; la république, pour s'y conserver contre tant d'ennemis, s'était concentrée dans son aristocratie à la fois tyrannique et populaire. Commerciale comme Tyr, militaire comme Carthage, Venise devint en peu de siècles ce qu'est l'Angleterre aujourd'hui, un empire flottant, négociant et combattant sur toutes les mers.