Ce cercle vicieux de corruption des membres pour laisser toute l'autorité à la tête fit durer cinq cents ans cette forme à la fois licencieuse et muette de tyrannie.

Venise lui dut des conquêtes éclatantes, un peuple doux, une politique immuable, des monuments, des arts et des fêtes qui font époque dans les annales de l'esprit humain. L'antiquité ne présente aucun exemple d'une telle république où le plaisir servît à perpétuer et à masquer la tyrannie. La guerre servait aux Vénitiens, comme plus tard aux Anglais, à étendre le trafic entre les peuples.

L'Amérique n'existait pas encore pour l'Europe; la route des Indes, en contournant l'Afrique, ou cette route abrégée en empruntant la mer Rouge, étant inconnues, le commerce des Indes se faisait par la mer Noire.

Les Génois en occupaient les ports fortifiés; les Vénitiens leur disputaient la clef de cette mer dans un quartier de Constantinople fortifié à leur usage; ces deux flottes italiennes rivales se livrèrent une bataille navale indécise et meurtrière, sous les yeux des Grecs spectateurs, dans le canal du Bosphore.

Constantinople alors était ouverte à toutes les colonies de trafiquants avec l'Inde; sur le continent lombard, Venise étendait ses conquêtes; François de Carrare, maître de Padoue, de Vicence, de Vérone, étant tombé dans leurs mains avec trois de ses fils, le conseil des Dix les fit étrangler juridiquement dans leur prison. Les Carrare ne méritaient la mort que par leur héroïsme et par la terreur que leurs armes inspiraient à Venise.

XIX

Padoue devint une seconde Venise continentale; le conseil des Dix fut aussi implacable et aussi cruel envers les princes lombards de la Scala. Leur héritage, comme celui des Carrare, devint possession vénitienne, ainsi que les marches de Trévise, Vérone, Vicence, Feltre et Padoue.

Par une juste vengeance du ciel, la république, devenue conquérante en terre ferme, commença à décroître en puissance sur la mer. L'aventure et le mouvement étant dans sa nature, la stabilité la corrompit. Les flots semblent inspirer plus d'héroïsme que la terre aux peuples nés au sein des mers.

Le conseil des Dix devient ombrageux, et dépose et persécute jusqu'à la mort le plus glorieux de ses doges, Foscari; cependant les Vénitiens reconquièrent le royaume de Chypre sur les Turcs devenus maîtres de la Grèce et des îles; mais les Turcs se vengent bientôt après leur victoire dans l'Épire, le doge Contavrini y périt en combattant. Pendant la servitude alternative de l'Italie aux Français et aux Allemands, les Vénitiens continuent à rester libres et à triompher tantôt de la France, tantôt de l'Allemagne, sans s'avilir jamais jusqu'à la neutralité, cet égoïsme honteux des nations inertes; on les voit partout où il y a un équilibre à rétablir en Italie, de la tyrannie étrangère à combattre, de la gloire navale ou militaire à conquérir au nom de Venise; leur trésor paye les Suisses, qui pèsent la justice des causes au poids de leur solde; la victoire de Marignan laisse les Vénitiens inébranlables dans leur patriotisme italien.

Charles-Quint et Léon X ne triomphent pas plus que les Français de leur indépendance; mais les Turcs triomphent graduellement de leur puissance navale et coloniale en Orient; Chypre et la Grèce leur échappent; leur époque héroïque finit avec leur ascendant sur la mer.