XXI

Pendant ces troubles sur le continent et dans la ville, Gênes poursuivait ses conquêtes sur la mer. La colonie génoise de Constantinople s'immisçait dans les affaires de l'empire grec, délivrait des princes de captivité, en inaugurait d'autres, fortifiait un quartier et un port de Byzance, y élevait la tour génoise, de Galata, qui subsiste encore comme une colonne rostrale de cette puissance maritime; on lui cédait l'île de Ténédos, qui leur livrait les Dardanelles, leur ouvrait la mer Noire; ils disputaient en même temps le royaume opulent de Chypre aux Vénitiens: des Vêpres siciliennes de Chypre les y exterminèrent tous, excepté un seul, pour en porter la nouvelle à Constantinople. Revenus plus irrités et plus forts pour y venger leurs compatriotes massacrés, ils s'emparèrent de Nicosie, capitale de Chypre, et ils épargnèrent généreusement les femmes et les filles des Cypriotes tombées dans leurs mains. Bravant Venise jusque sous ses murs dans des établissements génois à l'Adriatique, ils étaient devenus, à force de courage et d'audace sur les deux mers, arbitres de l'Italie; leurs discordes civiles les empêchèrent de jouir longtemps de cette prospérité. Les Adorni et les Fregosi, deux factions qui empruntaient leurs noms à leurs chefs, déchiraient les villes et les campagnes; le peuple, insurgé par des tribuns plébéiens des métiers les plus pauvres, chassait du pouvoir les patriciens; dix révolutions en dix ans faisaient passer le gouvernement d'une faction à une autre. Les nobles, proscrits, mais puissants par leurs vassaux des campagnes, s'étaient retirés dans leurs châteaux fortifiés, d'où ils insultaient leur patrie; les Visconti, de Milan, menaçant de plus en plus l'indépendance de Gênes par leurs intrigues dans la ville, par leurs troupes dehors, les Génois résolurent de se livrer au protectorat de la France: c'était sous Charles VI, leur allié, prince dont la faiblesse d'esprit ne ferait jamais un tyran. Le doge Adorno proposa au peuple de remettre au roi de France le gouvernement de sa patrie à des conditions viagères qui ne menaçaient pas son indépendance et qui assuraient sa sécurité. Le traité fut signé de confiance. Le peuple se calma; mais sa turbulence ne tarda pas à éclater en séditions nouvelles; elles furent apaisées par la présence à Gênes d'un vice-roi français.

Le duc de Milan devint plus tard protecteur et tyran de Gênes. Le plus grand exploit de leurs flottes signala cette époque pour Gênes: leur amiral Spinola anéantit dans le golfe de Gaëte la flotte des Espagnols, et fit prisonnier le roi Alfonse le Magnanime d'Aragon, ses deux frères, l'aîné roi de Navarre, l'autre grand maître de l'ordre militaire de Saint-Jacques, cinq mille marins et toute la noblesse d'Aragon. Cette victoire ranima dans Gênes l'orgueil de la liberté; le protectorat des Visconti lui pesait; elle se souleva avec la mobilité de ses flots et redevint entièrement indépendante; l'énergie de cette race ne pouvait supporter longtemps aucun joug, même le sien propre.

XXII

Cependant les noms des héros de l'aristocratie génoise grandissaient par les orages mêmes de la république. Les rivages et les flots de la Sardaigne, de la Sicile, de Naples, de la Grèce, de la mer Noire, portent leurs noms. Il ne leur manquait qu'une place aussi haute que leur renommée dans la constitution de la république, pour être aussi utiles à leur patrie au dedans qu'illustres au dehors.

Fiesque, un de ces nobles mécontents, s'allia avec le duc de Milan contre sa patrie, la surprit par une descente nocturne; il proclama l'abolition du gouvernement des doges, il remit le pouvoir à un conseil de hauts justiciers élus par le peuple. Ce gouvernement ne fut qu'une phase de l'anarchie intérieure; Pierre Frégose, fils du neveu du doge, fut réinstallé comme chef unique. La république envoya un de ses plus héroïques amiraux, Giustiniani, pour défendre Constantinople contre les assauts de Mahomet II: une blessure reçue à côté de l'empereur chrétien, sur les murs de la ville, lui fit quitter le champ de bataille avant la catastrophe de la ville. Il acheta l'île de Corse, et en donna les revenus par hypothèque à la banque de Gênes. Il reconquit Scio, Mitylène, Rhodes; il s'allia avec la France, protectrice désintéressée de Gênes, contre le roi d'Aragon et de Naples. Chassé de Gênes par des rivaux, il est tué sur les murailles en tentant d'y rentrer. La France intervient de nouveau pour Gênes par un protectorat actif dans les guerres de cette république contre la maison d'Aragon à Naples, elle combat pour la maison d'Anjou, qui prétend à cette couronne. L'archevêque Paul Frégose entre à Gênes avec des bandes de la campagne pour y venger la mort de son frère. Attaqué par les Français, qui soutenaient le parti opposé au sien, Paul Frégose remporte sur eux une des victoires les plus meurtrières pour la chevalerie française. Deux mille cinq cents morts jonchent les collines et les vallées de Gênes; un grand nombre d'autres se noyèrent dans les flots sous le poids de leur armure, en essayant de regagner leurs vaisseaux. L'archevêque Paul Frégose devient par sa victoire doge de la république et cardinal. Après lui, la France resserre son alliance avec Gênes, à titre de maîtresse du Milanais. Sous cette demi-servitude, l'ordre s'y rétablit; mais la décadence militaire et commerciale y commence. Pise lui propose de s'annexer à la république; le peuple veut l'accepter, les nobles s'y opposent pour complaire à la France, qui redoutait cette annexion. Le peuple, excité par l'insolence des nobles, se soulève: un Doria est tué sur la place du Marché; il saccage et brûle les palais des nobles; il nomme un doge, un ouvrier en soie, Paul de Novi, homme supérieur, par son esprit cultivé, à sa condition, et opposé aux Français. Louis XII, irrité de ce que Gênes revendique la protection de l'empereur Maximilien contre lui, Louis XII marche d'Asti sur Gênes. Après des combats acharnés sous les murs, il rentre dans Gênes l'épée à la main; sa magnanimité se refuse à toute vengeance, il rend la liberté aux Génois. Ils la perdent de nouveau sous les successeurs de ce prince.

André Doria, leur concitoyen, le plus illustre des hommes de guerre de son temps, condottiere de mer, qui passait tour à tour du parti de l'empire au parti de la France, la leur rend. Le seul titre de libérateur de sa patrie le suit dans la postérité. C'est le Thémistocle de Gênes.

On lui reprochait d'avoir terni ce service à sa patrie par une ombre de défection à sa parole donnée à la France. «Hélas!» répondit-il en soupirant et après un long silence, «un homme peut s'estimer heureux quand il réussit à faire une belle action, bien que les apparences n'en soient pas toutes également belles. Si le monde savait combien est grand l'amour que j'ai pour ma patrie, il m'excuserait d'avoir bravé quelques inculpations personnelles pour la servir.»

Charles-Quint lui offrit la souveraineté sur sa patrie, avec le titre de prince de Gênes. Il préféra la gloire à la possession, et rétablit, sur de sages réformes, la république. Il effaça les noms des factions; il institua un sénat de quatre cents sénateurs pris dans toutes familles nobles ou plébéiennes, mais considérées et propriétaires. Ce conseil nommait le doge. Cette dignité, qui lui fut offerte, fut encore refusée par lui dans l'intérêt de la liberté et de son titre d'amiral des flottes de Charles-Quint, titre incompatible avec celui de duc de Gênes. Rome antique n'a pas de plus magnanimes abnégations; André Doria est le Scipion des républiques italiennes. Les Capponi à Florence, les Doria à Gênes, sont des Romains expatriés, mais encore Romains.

XXIII