Revenons:

X

L'histoire de Richardet, frère de Bradamante, amante de Roger, et de Fiordalisa, amante de Richardet, est dans un genre opposé une des plus ravissantes débauches d'imagination d'Arioste; mais le chanoine y avait mis avec raison le sinet fatal qui nous en interdisait la lecture. Ces images trop licencieuses ne pouvaient effleurer seulement l'imagination de Thérésina, ni même de sa mère. La gaieté des aventures n'en sauvait pas assez la légèreté. On ne conçoit guère aujourd'hui comment la pudeur des princesses et des dames de la cour de Ferrare tolérait de tels écrits lus à haute voix pendant les soirées au palais. On conçoit moins encore comment la cour de Rome, gardienne des mœurs, autorisait par trois brefs l'impression de telles jovialités. Mais les temps ont leur innocence.

Le chant qui contient l'histoire de Joconde ne forme plus seulement disparate, mais scandale dans le poëme; il devrait être déchiré de toute édition populaire de l'Arioste. La Fontaine l'a imité à sa manière dans le volume ordurier de ses Contes; mais ce volume, feuilleté par le seul libertinage, est soigneusement écarté des yeux de l'enfance et de la jeunesse. La Fontaine, au reste, a la main bien moins légère et bien moins délicate dans Joconde que l'Arioste; l'un est badin, l'autre est lubrique: c'est qu'Arioste écrivait pour un âge d'innocence, et la Fontaine pour un âge de corruption. Il n'y a que de la jeunesse et de la gaieté dans Arioste, il y a de la vieillesse et du cynisme dans les Contes de la Fontaine.

XI

Tout à coup Arioste redevient grave en faisant parcourir à Bradamante la galerie d'un château enchanté dans lequel des tableaux prophétiques font apparaître d'avance à ses yeux toute l'histoire de la maison d'Este, mêlée à l'histoire de l'Europe moderne; il s'élance de là à la suite d'Astolphe monté sur l'hippogriffe, et qui jetait du haut des airs un coup d'œil géographique sur l'univers. Astolphe s'abat sur le paradis terrestre où saint Jean l'Évangéliste lui enseigne les moyens de faire retrouver à Roland son bon sens. Saint Jean conduit Astolphe dans la lune. Ici, dans une revue satirique très plaisante de toutes les folies de l'espèce humaine, l'Arioste énumère les inanités de ce bas monde et les illusions dont se composent nos passions; des montagnes de sottises s'élèvent sous ses yeux.

Il vit aussi, parmi tant de choses perdues, ce qu'il croyait et ce que nous croyons tous posséder en si grande abondance que jamais nous ne prions le ciel de nous l'accorder, hélas! c'est le bon sens. Oh! que le vallon en contenait! Il y en avait une montagne, qui occupait plus d'espace que tout le reste ensemble. Le bon sens y paraissait sous la forme d'une liqueur très-subtile et très-prompte à s'évaporer; il était, en conséquence, renfermé dans une multitude de petites bouteilles, plus ou moins grandes. Toutes étaient hermétiquement fermées. La plus grande de toutes fut facile à reconnaître: elle renfermait le bon sens du malheureux comte d'Angers; elle en était pleine en entier, et de plus il était écrit dessus: Bon sens du paladin Roland.

Vous êtes transporté de la lune sous les murs d'Arles, que les Sarrasins et les chrétiens se disputent. La belle guerrière Marphise, sœur de Roger, mais que Roger ne connaît pas, vit dans le camp avec ce héros et semble lui faire oublier Bradamante. Celle-ci, avertie par des bruits calomnieux de l'amour de Marphise pour Roger, arrive au camp, combat celle qu'elle croit sa rivale, combat Roger lui-même, triomphe partout; le fantôme d'Atlant, envoyé du ciel, dévoile enfin aux trois combattants leur malentendu. Roger reconnaît sa sœur dans Marphise; Bradamante embrasse son amie dans sa rivale; Roger, suivi de sa sœur Marphise et de sa fiancée Bradamante, tous trois armés, partent à la recherche d'autres aventures. Ils en rencontrent d'aussi merveilleuses qu'elles sont pathétiques; mais on s'épuiserait à relever tout ce qu'il y a d'inépuisable dans cette féconde imagination. Ce poëme suffirait à fournir les matériaux de cent poëmes.

XII

Astolphe rencontre Roland au bord de la mer; il lui fait respirer son bon sens avec la liqueur qu'il a apportée de la lune. À l'instant où il recouvre sa raison, le héros déteste la perfide Angélique.