Laprade connaissait Listz: ces deux génies se convenaient par le goût du surnaturel. Car Listz est un musicien métaphysique, semblable à ses compatriotes Mozart et Beethoven: il chante plus de symphonies du ciel que de mélodies de la terre; il n'a point de rapport avec Rossini. Rossini chante des sensations et des ivresses; il a plus de verve que de sensibilité: c'est le Boccace de la musique. Laprade est en poésie ce que Beethoven et Listz sont en musique: ce sont des esprits aériens. Rossini est plus homme: ils sont plus anges.

XVII

Longue fut la journée par les heures, brève par les entretiens à cœur ouvert qui nous l'abrégèrent.

Je connaissais, par des fragments recueillis déjà dans des recueils ou dans la mémoire des amis communs, beaucoup des vers de Laprade. Ces vers, pensés dans le ciel et écrits sur la terre, m'avaient transporté en idée au cap Sunium. C'est là que Platon méditait à haute voix, en prose, sur la nature, sur l'immortalité, sur le Dieu unique, incarné en esprit et en vérité, dont les divinités sensuelles et successives de l'Inde, de l'Égypte, de la Grèce, n'étaient que les symboles adorés par les sens, ces trompeurs de la raison humaine.

Les vers de Laprade m'avaient semblé avoir la transparence sereine, profonde, étoilée, des songes de Platon. Ils m'avaient rappelé aussi Phidias, le sculpteur en marbre de Paros de la frise du Parthénon; ces vers, solides et splendides comme le bloc taillé et poli par le ciseau de Phidias, avaient à mes yeux la forme et l'éclat des marbres du Pentélique, et un peu aussi de l'immobilité et de la majesté de ces marbres. La muse de Laprade était la plus divine des statues, mais une statue; le poëte était le grand statuaire de notre siècle, un Canova en vers, taillant la pensée en strophes, un sculpteur d'idées. C'était un assez beau partage dans un siècle où tant de poëtes avaient voulu chercher la perfection dans l'art, au lieu de la chercher dans son élément éternel, le BEAU! Il s'est bien animé depuis.

XVIII

Nous causâmes longtemps, avec l'abandon d'une amitié préexistante dans nos deux natures, de ces qualités admirables et de ces défauts inhérents à la poésie philosophique. Laprade rougissait des enthousiasmes: il ne s'offensait pas des réserves. Je cherchais à lui faire comprendre cette vérité, difficile à admettre pour un poëte penseur comme lui: c'est que le rôle de poëte penseur était un rôle ingrat, que la poésie était faite pour exprimer des sentiments et non des idées, et que, le cœur étant le foyer de toute chaleur dans l'homme, de même que l'esprit était le foyer de toute lumière, le poëte de sentiment incendiait le monde, tandis que le poëte penseur ne pouvait que l'illuminer et l'éblouir.

«Que voulez-vous! me disait-il, c'est ma nature. Je ne cherche ni à incendier ni à éblouir: je cherche à adorer, à travers la nature et la foi (car je suis chrétien par le lait de ma mère), je cherche à adorer l'Auteur infini de cette nature; ma poésie n'est que ma prière, mon enthousiasme n'est que mon encens.

—Je l'ai compris dès vos premiers vers, lui dis-je: vous n'êtes pas un poëte comme nous; vous êtes plus que poëte, vous êtes un prêtre de la parole chantée. Vous n'avez pas assez d'humain en vous pour la foule, vous serez mieux compris des anges que des hommes, vous sacrifierez sur les hauts lieux. La piété qui vous caractérise est le plus sublime des sentiments; mais c'est un sentiment abstrait, c'est la confidence de l'âme à son Dieu. Qu'importe que la généralité des hommes soit distraite, pourvu que votre Dieu vous écoute? C'est sa gloire que vous voulez, ce n'est pas la vôtre; mais il y aura toujours assez d'âmes mystiques autour du sanctuaire où vous chantez vos mélancolies et vos adorations pour les entendre à travers les murs, et pour les retenir dans leur mémoire comme des brises de l'âme, exhalant solitairement à l'oreille de Dieu les mélodies sans paroles de la création. Et puis le cœur s'amollit avec l'âge, vous aimerez un père, une mère, une amante, une femme, des enfants. Ces amours moins vagues et moins éthérés, quoique aussi purs, vous feront découvrir dans votre cœur des fibres plus émues et plus consonnantes au cœur humain; vous descendrez des généralités idéales aux personnalités passionnées de la vie humaine, et, après avoir été un poëte d'autel, vous deviendrez un poëte de foyer. La piété vous isolait: l'amour et la douleur vous populariseront. Voyez Hugo! on lui reprochait, dans sa jeunesse, de n'avoir que des cordes de métal à son instrument lyrique: il a aimé, il a mûri, il a été amant, époux et père comme nous; il n'arrachait que des applaudissements, il arrache maintenant des larmes; l'émotion de son cœur, jusqu'alors trop impassible, a passé dans ses vers; l'artiste s'est fait homme, et l'homme a grandi l'artiste. Ainsi en sera-t-il plus tard de vous!»

XIX