Mais, à la fin du volume, l'idylle se transforme en épopée, et le Pétrarque moderne devient, dans deux ou trois belles ébauches héroïques, le Dante du Forez. Plus heureux que le Dante toscan, on sent le bonheur intime à travers ses rugissements de poëte indigné; car Laprade n'a connu ni les odieuses vengeances des partis politiques, ni l'exil, ni le veuvage du cœur; heureux fils, heureux amant, heureux père! S'il a une Béatrix dans le ciel, il en a une sur la terre! Que Dieu lui conserve tous ces bonheurs: il les mérite par son caractère, de la même trempe que son génie; car, au milieu de cette cohue de talents sceptiques, railleurs, ironiques, oiseaux siffleurs qui profanent depuis dix ans la poésie par des indécences ou des persiflages, et qui font descendre comme Heine le feu du ciel pour allumer leur cigare, Laprade, lui, conserve son honnêteté à la haute littérature. Ils sont les poëtes de la fantaisie: il est le poëte de l'honnêteté. Ce caractère de l'honnête dans le beau n'est pas seulement un signe de vertu dans l'homme, il est un gage d'immortalité dans le poëte; car on peut corrompre son siècle, mais la postérité est incorruptible, et, si le vice peut donner quelquefois l'engouement, il ne donne jamais la gloire. La gloire est honnête, quoi qu'on en dise. Un scandale éclatant, ce n'est pas la gloire: c'est un éternel mépris. Les poésies de Laprade seront recueillies dans les familles honnêtes des champs, sur ces tablettes de la chambre à coucher auxquelles on laisse atteindre sans crainte les mains des enfants de la maison, et qui portent les livres de piété qu'on feuillette le dimanche en allant au temple. Ces poésies sont des Heures de l'âme poétique; ces vers sentent l'encens.
XXVII
Mais, pendant que je lisais ces Heures précieuses de Laprade, une nouvelle note éclatait très-inattendue sur son mélodieux instrument: c'était la note politique.
Nous avons, comme un autre, les passions nobles et collectives du temps où nous vivons; nous aimons avec une sainte ardeur la liberté régulière, le patriotisme honnête renfermé dans les bornes du droit public, la grandeur irréprochable de notre pays, pourvu que cette grandeur de la patrie ne soit pas l'abaissement des autres nations, qui ont le même droit que nous de vivre grandes sur le sol et sous les lois que le temps a légitimées pour tous les peuples. Nous détestons les servitudes militaires, qui font prévaloir par la conquête la force sur le droit; la gloire corruptrice, qui fait adorer au bas peuple des victoires au lieu de vertus, nous dégoûte: ces grands homicides d'armées qu'on appelle des batailles ne nous paraissent que d'illustres crimes, quand ces batailles ne sont que des jeux de l'ambition. Nous gémissons sur ces éblouissements stupides des peuples qui déifient ceux qui jouent le mieux avec le sang, et qui semblent mesurer leur adoration au mal qu'on leur a fait. Mais, malgré cela, nous n'aimons pas la poésie politique: c'est aux grands philosophes et aux grands orateurs d'exprimer ces vérités dans leurs livres ou dans leurs harangues; la poésie n'y doit pas toucher, ou elle ne doit y toucher que bien rarement.
Elle ne doit pas se mêler de politique en vers, pour plusieurs raisons: d'abord, parce que la poésie ne parle pas aux masses, excepté dans quelques chants de Tyrtée, aussi fugitifs que la bataille; ensuite parce que, la poésie étant la langue de l'immortalité, et la prose étant la langue du temps, ces deux langues ne doivent pas se confondre. La poésie est absolue, et ne doit chanter que les choses absolues comme elle; la politique est relative, passagère, locale, nationale, circonstantielle. C'est à la prose de parler de ce qui passe; c'est à la poésie de parler de ce qui est éternel. Le vers se rabaisse en descendant du ciel ou du cœur aux misères fugitives du moment.
XXVIII
Enfin la poésie est l'expression de l'idéal; or le beau idéal, c'est l'amour enthousiaste, la prière, la miséricorde, la charité du genre humain, comme dit Cicéron. Voilà le thème des poëtes. Quand ces poëtes politiques, fussent-ils, comme Juvénal ou Gilbert, les suprêmes satiristes, passent du beau idéal au laid idéal, objet de leur satire, ils sortent de leur vraie nature et faillissent à leur vraie mission. Ils font haïr: c'est le contraire de faire aimer. La haine est un sentiment pénible, qui s'associe mal à cette mélodieuse ambroisie des beaux vers. Il en reste une amertume sur les lèvres, au lieu de cet arrière-goût délicieux que les chants des poëtes doivent laisser sur la bouche et dans le cœur des hommes. Voilà pourquoi, hors quelques exceptions très-rares, nous regrettons de voir de grands lyriques prêter, même dans un intérêt de vertu, leurs sublimes indignations chantées à la politique.
XXIX
Ces répugnances que nous éprouvons pour cette transformation de la lyre divine en fouet sanglant est peut-être un tort de notre goût personnel; nous regrettons que des Virgiles et des Pindares daignent rivaliser avec des Juvénals et des Gilberts, qui ne sont pas dignes de toucher à leurs ailes, et qui rasent la terre au lieu de se perdre dans le firmament. Mais cette préférence pour les poëtes d'enthousiasme sur les poëtes d'indignation (facit indignatio versum) ne nous empêche pas d'admirer profondément des vers tels que ceux-ci, que Laprade vient de jeter au temps qui court du haut de son immortalité.
Ces vers sont intitulés: Pro aris et focis. C'est la vengeance du spiritualisme indigné contre le matérialisme qui déborde un peu notre époque.