V

Mais tant d'ambition ne me sera jamais permis dans mon pays, et j'y serai éternellement puni par l'ostracisme de Platon pour le crime impardonné et impardonnable d'avoir soupiré quelques bons vers, poëmes lyriques ou amoureux, dans le temps de la jeunesse, de l'enthousiasme et de l'amour.

Admirable logique de l'impuissance et de l'envie!—«Tu as rêvé quelques beaux vers dans ta jeunesse, quand tu n'avais rien autre chose à faire qu'à rêver, à prier, à aimer: donc tu ne seras qu'un rêveur, un mystique et un amant pendant tout le reste de ta vie. C'est la loi du pays, c'est de ce qu'ils appellent la spécialité: retire-toi de notre soleil, chante quand il faut parler, cache-toi quand il faut combattre, et fais l'amour en cheveux blancs!»

Non, je n'aurai jamais, comme les Romains et les Grecs, assez de mépris pour cette mutilation de l'homme, pour cette castration de mon pays, la SPÉCIALITÉ. L'antiquité disait, au contraire, comme dit la nature: Timeo hominem unius libri! De là viennent ces hommes qui n'ont qu'une faculté et qui ne voient les choses humaines que d'un seul point de vue. L'envie et l'impuissance s'étant accouplées comme le Péché et la Mort dans Milton, il en est sorti ce monstre de décomposition humaine, ce Polyphème qui n'a qu'un œil et des mains, l'homme spécial. Je ne m'étonne pas que les tyrans s'en accommodent: ils ont besoin d'instruments ingénieux, architectes, mécaniciens, artilleurs, hommes de chiffres, machines à calculer, machines à bâtir, machines à tuer, machines à servitude. Le chiffre n'a pas d'âme: l'âme a une force à millions de chevaux, comme on dit, qui soulèverait plus de poids que la vapeur; ils se défient de cette force, ils dévirilisent l'humanité pour la dompter; l'homme spécial ne leur refuse rien, l'homme universel leur fait peur; il sent et il pense; la conscience et la pensée sont les deux ennemies divines de la servitude, Némésis de la tyrannie; l'antiquité n'en avait qu'une, nous en avons deux.

Mais la colère contre ce préjugé de la spécialité m'emporte; revenons.

VI

Donc je craignais l'apparition de mon petit livre, quoique anonyme, de peur d'être écrasé dans l'œuf par une chute, et encore plus par un succès. Voilà cependant que la jolie fille de mon concierge, enfant de douze à quatorze ans, ouvre la porte de ma chambre au premier rayon d'un mois de printemps, avant l'heure ordinaire où elle m'apportait le journal matinal; elle jette sur mon lit en souriant une petite lettre cachetée d'un énorme sceau de cire rouge avec une empreinte d'armoiries qui devaient être illustres, car elles étaient indéchiffrables. «Pourquoi riez-vous ainsi finement, Lucy? dis-je à l'enfant tout en rompant le cachet et en déchirant l'enveloppe.—C'est que maman m'a dit que la lettre avait été apportée de grand matin par un chasseur tout galonné d'or, avec un beau plumet à son chapeau, et qu'il avait bien recommandé de vous remettre ce billet à votre réveil, parce que sa princesse lui avait dit: Allez vite, il ne faut pas retarder la joie et peut-être la fortune de ce jeune homme.»

Et deux billets séparés, et d'écritures diverses, tombèrent de l'enveloppe sur mon lit.

Le premier billet, d'une main évidemment féminine, était de la princesse polonaise T..., sœur, je crois, du prince Poniatowski, le héros malheureux de la Pologne, noyé dans la déroute de Leipsik.

VII