Je ne m'informai pas même, dans la matinée, du succès de mes vers. Le billet du prince de Talleyrand, ce grand flaireur infaillible de toutes les choses humaines, me suffisait pour augure. Je savais qu'un tel homme ne se trompait pas plus aux vers qu'à la prose. Quel intérêt avait-il à me flatter? Il était prince, il était puissant, il était l'oracle du monde politique, il avait été l'ami et le disciple de Mirabeau sans se tromper à son génie, le plus juste et le plus vaste du dix-huitième siècle. Et moi, qu'étais-je? un solliciteur inconnu sous un toit de Paris. Je me confiai donc à la fortune; elle s'appelait pour moi du nom du prince de Talleyrand. Je raconterai, dans mes prochains Entretiens sur la littérature diplomatique, comment ce même homme d'État, quinze ans plus tard, me prédit une autre fortune plus difficile à discerner dans mon avenir d'orateur, fortune alors très-lointaine et très-voilée pour tout le monde, excepté pour lui et pour moi. On verra l'œil du lynx sous cette lourde paupière du vieillard. Mais n'anticipons pas.
XI
Un quart d'heure après, la petite Lucy remonta dans ma chambre et m'apporta une autre lettre à grande enveloppe officielle et à large cachet: c'était ma nomination au poste diplomatique que j'ambitionnais, signée de M. Pasquier, ministre des affaires étrangères.
À la lecture de cette lettre, je sautai en bas de mon lit et j'éprouvai ce qu'éprouve le coursier entravé à qui on ouvre la carrière. J'avais peu de souci de la gloire des vers: j'en avais un immense de la politique. Je dévorais déjà de l'œil les longues années qui me séparaient encore de la tribune et des hautes affaires d'État, ma vraie et entière vocation, quoi que mes amis en pensent et que mes ennemis en disent. Je ne me sentais pas la puissante organisation créatrice qui fait les grands poëtes: tout mon talent n'était que du cœur. Mais je me sentais une justesse de bon sens, une éloquence de raison, une énergie d'honnêteté, qui font les hommes d'État; j'avais du Mirabeau dans l'arrière-pensée de ma vie. La fortune et la France en ont décidé autrement. Mais la nature en sait plus long que la fortune et la France: l'une est aveugle, l'autre est jalouse.
Je m'en console à présent que ma destinée n'est plus de ce monde. Nous verrons ailleurs si nous sommes appelés à monter d'échelon en échelon dans une vie continue, jusqu'à une autre planète, la planète du bon sens.
XII
C'est ainsi que le jeune poëte dont je parle vient de faire sa modeste apparition dans le demi-jour. Ignoré la veille, on se demande aujourd'hui: Qui est-il? Digito monstrari et dici hic est.
Quel poëte est-il? Je n'en sais rien: qui peut dire où l'emportera le souffle qu'il a dans la poitrine, quand il aura pris confiance dans son talent et qu'il chantera à pleine haleine ce qu'il gazouille aujourd'hui à demi-voix? Avez-vous entendu un oiseau chanteur à peine emplumé, sur le barreau de sa cage, dans votre chambre, à l'aube de son premier printemps? L'avez-vous entendu à son réveil, ou plutôt dans son rêve d'oiseau, avant d'être tout à fait réveillé, essayer son instinct musical dans de courtes notes à demi-voix, si imperceptibles à l'oreille qu'il faut se pencher vers son nid pour les entendre? On dirait qu'il écoute lui-même, en dedans de lui, un invisible musicien qui lui note l'air, et qu'il répète timidement, en s'effrayant, en se relevant, en se reprenant lui-même, le solfége que la nature lui fait épeler! J'ai été bien souvent témoin, dans les couvées de rossignols ou de fauvettes, de cet apprentissage mélodieux des petits, qui gazouillent à la sourdine le matin ce que les mères chantent à grande voix dans le plein soleil. Ce nouveau venu de la couvée de nos poëtes commence, comme ces oiseaux jaseurs, à chanter comme s'il avait peur de sa voix. Sur quel mode fera-t-il plus tard éclater sa voix? Dieu le sait, il n'est pas encore dans l'été de sa vie; mais, si mon jugement ne me trompe pas, il fera ce que nous appelons de notre temps un poëte intime, c'est-à-dire un de ces poëtes rassasiés de la pompeuse déclamation rimée dont nos oreilles sont obsédées dans nos écoles classiques ou dans nos théâtres redondants et ronflants d'emphase; il sera un de ces poëtes nés d'eux-mêmes, originaux parce qu'ils sont individuels; un de ces poëtes qui n'ont pour lyres (comme on dit) que les cordes émues de leur propre cœur, et qui font, dans la poésie moderne, cette révolution que J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, ont faite dans la prose. Il sera de plus un poëte sérieux, ayant le respect de ceux qui l'écoutent, et non un de ces poëtes moqueurs et siffleurs, tels que nous venons d'en voir vivre et mourir deux ou trois, qui mêlent le fifre au concert des anges, et qui soufflent la froide ironie dans l'âme de la jeunesse, au lieu du saint enthousiasme, seul thème véritable des chants immortels!
XIII
Son petit livre rappelle au premier coup d'œil ces poëtes condensés en sonnets d'or et d'ivoire qui, tels que Pétrarque, Michel-Ange, Filicaïa, Monti, incrustent une idée forte, un sentiment patriotique, une larme amoureuse dans un petit nombre de vers robustes, gracieux ou tendres, vers polis comme l'ivoire, que ces poëtes miniaturistes façonnent non pour le temps, mais pour l'éternité. Y a-t-il eu depuis Pétrarque un poëme plus immortel qu'un de ses sonnets? Heureux ce jeune homme s'il peut un jour rendre un Pétrarque aux philosophes, aux poëtes, aux amants! Ce serait un grand don en un petit volume. Nous le lui souhaitons, ce don, comme je me le serais souhaité à moi-même, à l'époque d'adolescence où j'aurais donné ma vie pour un sonnet de l'amant de Laure.