L'intervention est licite et obligatoire toutes les fois qu'un pays franchit ses limites, ses droits personnels, ses conventions, ses traités, sa géographie, et porte atteinte, les armes à la main, au droit public, propriété commune de l'Europe, et que l'Europe garantit à la civilisation générale.

C'est le beau phénomène de la solidarité du genre humain. Liberté chez vous, inviolabilité de chacun, répression d'un seul par tous quand un seul veut se substituer par ambition au droit de tous: tel est le droit public, Grotius, Puffendorf, Burlamachi, l'ont rédigé; mais il est écrit mieux encore dans le bon sens et dans la conscience, ces deux législations divines de la civilisation. C'est là la religion internationale et universelle des nations: les congrès en sont les synodes. Anathème sur le roi, le peuple ou le conquérant qui ne reconnaît pas le droit public: qu'il soit l'excommunié de la civilisation!

V

Voilà le code de la diplomatie dans les temps réguliers et dans l'Europe honnête.

Mais, en dehors de cette sphère plus ou moins régulière et plus ou moins morale de la diplomatie, il y a la sphère des passions, des cours, des républiques, des cabinets, des conquérants; sphère où se meut une diplomatie plus ou moins intéressée, égoïste, ambitieuse, immorale, quelquefois perverse, qui laisse un libre jeu aux diplomates, selon que leurs caractères, leurs pensées, leurs vues, se proposent des succès plus légitimes ou plus illégitimes, par des moyens plus consciencieux ou plus coupables. C'est dans cette large sphère des affaires nationales ou européennes que les grandes individualités diplomatiques dessinent leurs figures pour l'admiration ou pour la réprobation de l'histoire. C'est là que les ministres véritablement historiques, tels que Richelieu, Mazarin, le duc de Choiseul, les deux Pitt, Metternich, Talleyrand, posent devant nous, et laissent la postérité prononcer à distance sur la valeur, sur la vertu, sur les vices, sur la justice, sur l'habileté, sur la moralité enfin de leurs négociations, à la honte, à la gloire ou à la perte de leur pays.

VI

Cette étude, souverainement intéressante et souverainement morale, serait une admirable histoire de l'Europe par sa diplomatie, si je pouvais, sans fatiguer l'attention du lecteur, la faire remonter jusqu'aux premières transactions diplomatiques connues entre les grands cabinets et les grands ministres de l'Europe; ce serait un livre, vous ne me permettez qu'un entretien. Je m'abstiens donc à regret de ces développements dans le passé; je ne sortirai pas de notre siècle. La diplomatie du vieux monde a fini son ère le jour où la révolution française a commencé la sienne. L'ancienne diplomatie était entièrement dynastique; elle se résumait dans les intérêts, l'ambition, la grandeur des familles royales occupant les trônes; elle se composait des rivalités entre ces maisons royales; des mariages, des hérédités, des pactes de famille, nouaient ou dénouaient cette diplomatie. En 1789, tout change, tout s'élargit à la proportion des intérêts des nations, prenant la place des intérêts individuels. La diplomatie féodale, matérielle ou domestique disparaît: la diplomatie intellectuelle commence.

VII

C'est donc là aussi que nous devons commencer. Or l'homme qui a le premier et le plus longtemps manié cette diplomatie nouvelle qu'on peut appeler du nom de la révolution française, la diplomatie moderne, la diplomatie de la France, c'est le prince de Talleyrand; il l'a inspirée, maniée ou gouvernée presque constamment, soit comme membre des comités diplomatiques, en 1789 et 1790, soit comme envoyé secret à Londres, en 1791, jusqu'au 10 août, soit comme ministre des relations extérieures sous la république régularisée du Directoire, soit comme ministre du Consulat, soit comme membre du premier Empire, soit comme ministre de sa propre pensée, ayant pris, de sa pleine audace et de sa propre autorité, la France sous sa responsabilité en 1814, dans le gouvernement provisoire, gouvernement jeté entre la France vaincue et l'Europe armée pour restaurer à la fois la patrie envahie et la monarchie constitutionnelle des Bourbons, soit comme ministre plénipotentiaire et ambassadeur à la fois au congrès de Vienne, soit comme ministre de Louis XVIII à Vienne, à Gand et à Paris, après la seconde restauration des Bourbons, en 1815, soit comme ambassadeur de la royauté d'Orléans en Angleterre, après 1830, soit comme membre principal de la conférence de Londres, en 1831, pour se jeter une dernière fois entre la guerre européenne et la France après la révolution de la Belgique, soit enfin comme membre de la chambre haute et comme oracle consulté et obéi de la diplomatie française, régnant encore du sein de son repos majestueux sur les affaires du monde jusqu'à plus de quatre-vingts ans, soit même encore comme ministre honoraire à son dernier soupir, quand le souverain de la France vint recueillir, une heure avant sa mort, ce dernier soupir comme le secret de la Providence diplomatique, les rideaux fermés, la foule écartée, seul à seul avec l'homme du mystère.

C'est donc évidemment dans la pensée, dans les négociations, dans les transactions de ce grand homme d'État, dont la vie se confond avec deux siècles et dix gouvernements de la France, qu'il convient le mieux, selon nous, d'étudier littérairement la conduite des affaires diplomatiques dans le système moderne de l'Europe.