Thérèse, plus tendre que l'ancien amant, baise cette main et y laisse une larme.
Il va à Genève: il semble désirer de s'y fixer.
Le voisinage de Ferney, où la popularité universelle de Voltaire à Ferney aurait éclipsé et subalternisé la renommée du Génevois, l'en éloigne. Il revient à Paris, et accepte un ermitage d'opéra dans le coin du jardin d'une femme galante, madame d'Épinay, à l'ombre de la forêt de Montmorency.
XXI
Avant de s'y retirer, il place dans un hospice de charité publique le père de Thérèse, pour alléger le poids du ménage; le vieillard comme l'enfant, ces deux fardeaux si doux du cœur, l'importunent. Il les sacrifie également à l'égoïsme, la divinité du moi; il garde la femme, parce qu'elle est servante nécessaire au foyer, à la solitude, à l'infirmité, à la vieillesse.
L'ivresse de la nature au printemps le saisit la première nuit de son établissement à l'ermitage. Cette ivresse de la nature est sincère, éloquente, communicative sous sa plume; il se sent délivré de la société des hommes. Mais, hélas! dès le lendemain, il n'est pas délivré de lui-même: ses inquiétudes, ses soupçons, ses rivalités, ses haines, ses amours, ses ingratitudes, l'assiégent jusque sous les ombres de cette forêt et dans cette douce hospitalité d'une amie.
Pour s'en distraire et pour prophétiser dans le désert, il divague dans la politique, il veut contraster avec Montesquieu, ce politique expérimental, et il ébauche le Contrat social en politique imaginaire.
Une femme évaporée lui demande follement un traité d'éducation, à lui, l'homme qui n'a jamais trouvé sa place dans le monde des hommes, qui n'a reçu d'éducation que celle des aventuriers, et dont toute la règle a été de n'en point avoir! On en verra le résultat dans l'Émile, livre qui fait tant d'honneur au talent de plume de celui qui l'écrivit, comme rêverie, et tant de honte à ceux qui l'admirèrent comme code d'éducation.
Le caractère de Rousseau se révèle tout entier dans les motifs d'égoïsme qui le jetèrent dans cette demi-solitude au milieu de sa vie.
«Madame de Warens, écrit-il lui-même alors, vieillissait et s'avilissait! Il m'était prouvé qu'elle ne pouvait plus être heureuse ici-bas; quant à Thérèse, je n'ai jamais senti la moindre étincelle d'amour pour elle; les besoins sensuels satisfaits près d'elle n'ont jamais eu rien de spécial à sa personne.»