Je m'arrête; nous reprendrons l'Entretien sur la législation de J.-J. Rousseau dans quelques jours. La métaphysique amaigrit l'esprit et lasse le lecteur; il faut se reposer souvent dans cette route.
ATLAS DUFOUR[2]
PUBLIÉ PAR ARMAND LE CHEVALIER.
Nous n'avons jamais jusqu'ici admis une annonce intéressée dans les pages de ce Cours, qui n'est pas un journal commercial, mais une œuvre périodique, destinée à former des volumes de bibliothèque; nous contrevenons aujourd'hui, pour la première fois, à cette habitude, et nous déclarons sincèrement à nos lecteurs que, bien loin de céder en cela à la complaisance envers l'auteur et le possesseur de ce magnifique atlas, fondement et illustration de toute grande bibliothèque, c'est nous-même qui avons prié M. Le Chevalier, dans l'intérêt de la science et des lettres, de permettre la mention de ce monument exceptionnel dans notre recueil.
Nous l'avons fait dans une double intention.—Premièrement, pour répandre par notre publicité de famille l'ouvrage géographique le plus nécessaire à toutes les études élémentaires ou transcendantes des savants ou des ignorants en cette matière.—Secondement, pour servir et pour honorer le nom ami de M. Le Chevalier, qui n'a cherché pendant toute sa vie d'autre illustration que l'estime, et d'autre récompense que l'utilité, l'utilité souvent ingrate, mais qui finit toujours par être appréciée à la mesure de ses services.
Les services que rend la géographie à la civilisation de l'esprit sont immenses. Sans géographie l'histoire n'existe pas, la politique est aveugle, la guerre ne sait ni attaquer ni défendre, la paix ignore sur quels fleuves, sur quelles mers, sur quelles montagnes il faut construire ses forteresses ou asseoir ses limites; la navigation ne peut se servir de ses boussoles, le commerce s'égare sur les océans, inhabile à découvrir quelles sont les productions ou les consommations qu'il doit emprunter ou porter aux climats divers dont il ne connaît ni la route, ni les richesses, ni les besoins, ni les langues, ni les mœurs, ni les philosophies, ni les religions. Les littératures, au lieu de se contrôler et de se fondre par le contact et par la comparaison, restent dans l'isolement réciproque, qui perpétue les préjugés, les antipathies, l'ignorance mutuelle. L'humanité tout entière, qui tend à l'unité pour que chacune de ses découvertes profite à l'ensemble, manque de ce grand instrument de perfectionnement et de communication qui unifie et grandit l'homme,—on peut même dire qui grandit la terre elle-même, car, sans la passion géographique qui illumina Colomb de ses pressentiments, où serait l'Amérique? Et sans les géographes, successeurs et émules de Colomb, où serait l'Australie, germe d'un cinquième monde?
Mais c'est la politique surtout qui doit vivre, les yeux sur un tel atlas.
La politique est de plus en plus la passion de ce siècle; elle doit être aujourd'hui, par nécessité, la science de tout le monde. Les événements, qui ne remuaient jadis que de petits territoires contigus à la France, remuent en ce moment le globe tout entier; comment juger avec connaissance de cause ces événements, sans en connaître la scène et les acteurs?
Nous avons une armée en Chine, nous avons une expédition en Cochinchine; nous portons une escadre d'observation sur les côtes septentrionales des États-Unis d'Amérique, nous avons une colonie militaire en Afrique, nous avons une armée en Syrie, nous en avons une au cœur de l'Italie, à Rome; nous avons une expédition française à Taïti, route égarée où ne passe aucune voile et qui ne mène à aucun but français sur l'immensité de ces mers futures; nous avons un établissement armé dans un coin des Indes orientales, triste et impuissant mémento d'un empire qui n'est plus qu'un comptoir.
Eh bien! qu'est-ce que la Chine? où est-elle? Qu'est-ce que cette prodigieuse population de quatre cents millions d'hommes, vivant en monarchie et en démocratie combinées sous le gouvernement de la capacité, tant de siècles avant qu'Alexandre essayât de fonder son empire de découvertes et d'aventure en Asie, tant de siècles avant que l'empire romain s'avançât jusqu'en Thrace ou en Perse?