J'ai vu moi-même ce Liban, admirablement gouverné sous la suzeraineté du Sultan par l'émir Beschir, malheureusement sacrifié en 1840 à notre inintelligent engouement pour Méhémet-Ali d'Égypte, le démolisseur de l'empire dont il avait reçu lui-même un empire. La solution que propose aujourd'hui le gouvernement français à l'Europe est évidemment, à mon avis, la meilleure: l'unité des Maronites et des Druzes sous la vice-royauté héréditaire de la famille de l'émir Beschir, famille à la fois maronite, arabe, druse, chrétienne, musulmane, hébraïque, éclectique, résumant en elle toutes les religions qui se disputent la montagne, et prenant ses soldats dans chaque tribu pour imposer à toutes l'ordre, l'égalité et la paix.

Qu'est-ce que cette Italie, enfin, que vous avez héroïquement purgée de ses envahisseurs étrangers, par deux victoires, mais que vous laissez conquérir aujourd'hui par des envahisseurs d'un autre sang qui l'incorporent à une monarchie ambitieuse et précaire, au lieu de l'affranchir dans la liberté, et de la fortifier par une confédération, république de puissances, où chaque nationalité garde son nom et prête sa main à la ligue universelle des races diverses et des droits égaux?

Ouvrez l'atlas, voyez cette magnifique péninsule, s'avançant avec ses archipels entre deux mers, avec ses ports, ses commerces, ses navires, ses capitales maritimes, Gênes, Venise, la Spezia, Ancône, Naples, Messine, Palerme, Syracuse; sa magnifique frontière tyrolienne, alpestre, apennine, navale, indispensable par son indépendance à votre sécurité. Voyez tout ce Péloponèse italien livré par votre imprévoyance à son petit roi, votre favori du jour, maître absolu demain d'un empire presque égal au vôtre, incapable de protéger cette péninsule, ces îles, ces ports, ces mers contre les Germains ou contre les Anglais, mais assez puissant pour subir l'alliance obligée de vos ennemis naturels. Est-ce que l'atlas ne vous dit pas, par toute la configuration du globe, que si l'Italie monarchisée, au lieu de dépendre d'elle-même, dépend des caprices d'un roi cisalpin, et que si ce roi la possède, au lieu de la couvrir, la France diminue de trente millions d'hommes son poids sur la terre et sur la mer, et que l'Angleterre gagne tout ce que la France perd au midi et à l'orient?

Enfin regardez sur l'atlas l'Autriche, autrefois dominatrice, aujourd'hui réduite à des proportions peut-être trop exiguës dans le midi de l'Allemagne, éventrée par la Prusse, disloquée par la Hongrie, agitée par la Gallicie, inquiétée par la Bohême, tiraillée par vingt nationalités éteintes qui veulent vivre seules sans avoir la force de vivre, appuyée sur son armée seule dont les contingents peuvent être à chaque crise rappelés par leurs provinces natales, et réfugiée sur le Tyrol, son dernier boulevard, réduite par son rôle à être empire de montagne, à être demain ce qu'était hier le faible monarque de Piémont.

Regardez plus haut, voyez dans cette Allemagne méridionale ce grand vide laissé par l'Autriche sur la carte politique du monde occidental: qu'est-ce qui le remplira, si vous avez l'imprévoyance de décomposer l'Autriche, votre boulevard? Et quelle alliance aurez-vous à opposer au lacet de la Prusse, complice toujours prête de l'Angleterre, et avant-garde de la Russie coalisée contre vous?

Sera-ce cette petite Macédoine moderne, qu'on appelle le Piémont, auquel vous livrez si aveuglément aujourd'hui l'Italie; le Piémont, puissance radicalement disproportionnée à son ambition; monarchie de complaisance, à qui vous faites un rôle plus grand que sa taille dans le drame géographique de l'Europe; puissance trop faible pour constituer l'Italie et pour la défendre, si vous consentez à lui annexer monarchiquement toute cette péninsule; puissance trop forte, si vous la laissez former contre vous un bloc de trente millions d'habitants sur votre frontière du midi et de l'est; excroissance ou chimérique ou périlleuse qui change complétement la situation défensive de la France en changeant la géographie des puissances contiguës?

La géographie vous le dit: ce qu'il faut à l'Italie, c'est l'indépendance et une confédération de ses divers États, régis librement chacun chez eux par des nationalités distinctes, et régis extérieurement par une diète souveraine. La confédération, c'est l'affranchissement de l'Italie sans danger et avec honneur pour la France; la monarchie du Piémont, c'est pour l'Italie changer de maître, et c'est pour la France changer de voisins et de frontières; c'est-à-dire qu'une Italie nouvelle, devenue monarchique, est mise à la disposition de l'Angleterre; une France nouvelle commence. L'ancienne France suffisait à elle-même et au monde; l'histoire change avec la géographie.

Il ne manque plus à nos périls qu'une république helvétique changée en monarchie militaire des cantons suisses, et une confédération germanique changée en unité monarchique allemande sous le joug de la Prusse contre nous. Unifiez l'Italie sous des baïonnettes piémontaises, soulevez la Hongrie et la Bohême, agitez la Styrie et la Croatie, livrez la Saxe à la Prusse, faites de la Bavière et du Wurtemberg des vassalités forcées de Berlin, et vous aurez achevé, vous, Français, engoués par des mots qui sonnent le tocsin de vos périls futurs, la circonvallation de la France par ses ennemis! Une carte de l'Europe vous éclairerait plus sur ce que vous faites que toutes les fanfares piémontaises de vos publicistes illusionnés par leur imprudente générosité.

Avec du cœur on fait de nobles imprudences; avec des mots on soulève des peuples, c'est vrai; mais avec des mots on ne refait pas des frontières! Ouvrez cet atlas et réfléchissez; il est temps encore de réfléchir.

En parcourant d'un œil attentif toutes ces belles cartes réunies par un lien historique, dans cet atlas si admirablement groupé pour mettre l'univers en relief sous vos mains comme dans une exposition plastique du monde à toutes ses grandes époques, où tout ce qui est essentiellement mobile dans la configuration des empires parut un moment définitif, on sait tout de l'homme et tout de la terre politique; on marche à travers les lieux et les temps avec un interprète qui sait lui-même toutes les langues et tous les chemins. Des écailles tombent de vos yeux à chaque nouvelle mappemonde dessinée par le compas des grands géographes. Géographie sacrée des Hébreux, géographie maritime des Phéniciens, géographie d'Alexandre qui efface les limites sous les pas de ses Grecs et de ses phalanges, de ses Ptolémée; géographie des Romains, qui font l'Europe et qui refont une Afrique et une Asie Mineure avec Strabon; géographie de Charlemagne, qui refait la moitié du globe chrétien avec les décombres du paganisme; géographie de l'Angleterre, qui fait une monarchie navale et commerciale avec les pavillons de ses vaisseaux; géographie de Napoléon, qui promène ses bataillons de Memphis à Madrid et à Moscou, conquérant tout sans rien retenir, et qui, de cette géographie napoléonienne de la conquête sans but, ne conserve pas même une île (Sainte-Hélène) pour mourir chez lui, après tant d'empires parcourus, en ne laissant partout que des traces de sang français versé pour la gloire; géographie actuelle, qui se limite par l'équilibre des droits et des intérêts, qui élève contre l'ambition d'un seul la résistance pacifique de tous, et qui ne se dérange un moment par une ou deux batailles que pour se rétablir bien vite par la réaction naturelle de la liberté et de la paix.