XXI
Ainsi, que le Piémont, tenu si longtemps dans l'asservissement de l'Autriche ou de l'Église par la maison de Savoie jusqu'en 1848, reçoive ou se donne des institutions représentatives ou républicaines si le pays le veut, et que l'Autriche l'en punisse par une invasion des principes rétrogrades représentés par ses baïonnettes, nous devons voler au secours de l'indépendance du Piémont.
Que la Toscane, pays le plus mûr pour la liberté, parce qu'il a été mûri par les institutions de Léopold Ier, s'affranchisse d'une dynastie qu'elle aime, mais qu'elle suspecte, et se donne les lois de son ancienne république, nous devons regarder avec respect cette résolution spontanée de Florence, et empêcher qu'une intervention autrichienne ne vienne contester ce mouvement de vie dans une terre toujours vivante.
XXII
Que les États du souverain pontife modifient leur gouvernement par leur libre et propre volonté; que les Romains se donnent un gouvernement politique romain, au lieu d'un gouvernement étranger; que Rome veuille être une patrie, au lieu d'être un concile; que la souveraineté traditionnelle du pontife se combine avec la souveraineté civile de la nation romaine par des institutions représentatives et par des administrations laïques, ou même que Rome concilie, comme le voulaient Pétrarque, Rienzi, Dante, les souvenirs de sa république avec le séjour d'un pontife roi d'un empire spirituel, qu'avons-nous à nous immiscer dans les transactions du peuple et des princes? Laissons la puissance à l'un, la liberté à l'autre, la transaction éventuelle entre les deux. L'inviolabilité des régimes intérieurs des peuples chez eux est le droit commun: le droit des peuples, le droit des républiques, le droit des théocraties, je dirai plus, le droit du destin. Ne mettons pas la main entre la Providence et son œuvre. L'œuvre que vous voudrez faire sera précaire; l'œuvre qu'elle accomplira elle-même par la main des peuples et par la main de son premier ministre, le temps, sera durable. Qui a donné au Piémont le droit de juger ou de préjuger de la volonté des Toscans, des Romains, des Napolitains, des Siciliens, et de préjuger de la volonté vraie de ces peuples à son profit? Le jugement des intéressés exprimé par des armées et rédigé par des conquêtes est suspect à tout le monde.
XXIII
Ainsi encore, qu'un jeune roi de Naples, à peine échappé à la tutelle ombrageuse de son père, élevé, dans la solitude royale de Caserte, à cultiver un jardin royal pour toute instruction politique, monte, encore enfant, sur le trône et s'y tienne à tâtons pendant un orage; qu'ensuite il jette une constitution hasardée à ses peuples pour apaiser l'insurrection de Sicile, comme on jette un à un ses vêtements royaux derrière soi pour retarder la poursuite de la révolution pendant qu'elle les ramasse;
Qu'il décompose lui-même son armée par les conseils de ministres incapables ou perfides;
Que ses oncles même abandonnent ce malheureux neveu pour aller se joindre à ses ennemis;
Qu'il sorte de sa capitale pour en écarter les bombes et les obus des Piémontais; qu'il reprenne courage dans l'honneur et dans le désespoir; qu'il s'abrite avec ses derniers défenseurs, avec sa mère, ses frères, ses jeunes sœurs, dans une ville de guerre pour tomber au moins avec la majesté, le courage du soldat, sur le dernier morceau de rocher de sa patrie; et que le Piémont, étranger à cette question entre les Napolitains et leur jeune roi, avec lequel le patriotisme et la liberté les réconciliaient, entre, sans querelles, sans déclaration de guerre, avec ses armées dans le royaume, et vienne, auxiliaire de l'expulsion, écraser de ses boulets les casemates de Gaëte devenues le dernier palais d'un dernier Bourbon: quel droit peut alléguer contre son parent innocent le roi de Piémont, pour s'emparer du trône démoli par ses canons? et quel titre à la monarchie de Naples, que cette violation impitoyable des droits du peuple, des droits du trône, des droits même de la nature et de la parenté! Et quelle diplomatie, excepté la diplomatie anglaise, peut contraindre la France à ratifier de telles audaces contre le droit des peuples?—Aussi voyez comme l'orgueil national humilié de ces neuf millions d'hommes de Naples et de Sicile commence à protester par son soulèvement de cœur contre une annexion aux Piémontais, qui ne fut qu'une surprise de la liberté, mais qui leur paraîtrait bientôt une surprise de l'ambition!