XIV

Ces discours furent la base de la renommée et de la vie publique du jeune Cicéron. Mais il fut consumé par sa propre flamme: son corps fragile ne put supporter ces excès d'études, de parole publique, de clientèle et de gloire dont il était submergé. Sa maigreur, sa pâleur, ses évanouissements fréquents, l'insomnie, la voix brisée par l'effort pour répondre à l'avidité et aux applaudissements de la foule, son exténuation précoce, qui, pour une gloire du barreau et des lettres trop tôt cueillie, menaçait une vie avide d'une plus haute et plus longue gloire, peut-être aussi les conseils que lui donnèrent ses amis d'échapper à l'attention de Sylla, qu'une si puissante renommée pouvait offusquer dans un jeune favori du peuple, et que Cicéron avait légèrement blessé en défendant un de ses proscrits que personne n'avait osé défendre; toutes ces causes, et plus encore la passion d'étudier la Grèce en Grèce même, décidèrent Cicéron à quitter Rome et le barreau, et à visiter Athènes.

XV

Il s'y livra presque exclusivement, sous les philosophes grecs les plus renommés, à l'étude de la philosophie. Sous le charme de ces études, qui dépaysent l'âme des choses terrestres pour l'élever aux choses immatérielles, il avait pour un temps renoncé à Rome, à l'ambition et à la gloire. Lié avec Atticus, riche Romain, voluptueux d'esprit, qui n'estimait les choses que par le plaisir qu'elles donnent, Cicéron se proposait de recueillir son modique patrimoine en Grèce, et de s'établir à Athènes pour y passer obscurément sa vie dans l'étude du beau, dans la recherche du vrai, dans la jouissance de l'art. Mais sa santé se rétablissait; les maîtres des écoles d'éloquence les plus célèbres d'Athènes, de Rhodes, de l'Ionie, accouraient pour l'entendre discourir dans les académies de l'Attique, et, pénétrés d'admiration pour ce jeune barbare, ils confessaient avec larmes que Rome les avait vaincus par les armes, et qu'un Romain les dépassait par l'éloquence. Il leur donnait des leçons de pensée, et ils lui en donnaient de diction, d'harmonie, d'intonation, de geste.

La nouvelle de la mort de Sylla, qui arriva en ce moment à Athènes, et qui présageait de nouvelles destinées à la liberté de Rome, enleva Cicéron à lui-même. Il se sentit appelé par des événements inconnus, et il partit pour Rome, en passant par l'Asie, pour visiter toutes les grandes écoles de littérature et d'éloquence, et pour s'assurer aussi si ces temples fameux, d'où le paganisme avait envoyé ses superstitions et ses fables à Rome, ne contenaient pas le mot caché sur la Divinité, objet suprême de ses études. Il consulta les oracles. Celui du temple de Delphes lui dit la grande vérité des hommes de bien destinés à prendre part aux événements de leur pays dans les temps de révolution.

«Par quel moyen, lui demanda Cicéron, atteindrai-je la plus grande gloire et la plus honnête?—En suivant toujours tes propres inspirations, et non l'opinion de la multitude,» lui répondit l'oracle.

Cet oracle le frappa; et c'est en y conformant sa vie qu'il mérita, en effet, sa réputation d'homme de bien, sa gloire et sa mort.

XVI

Rentré à Rome, Cicéron y vécut quelques années dans l'ombre, ne s'attachant à aucune des factions qui divisaient la république, ne faisant cortége à aucun des chefs de parti dont la faveur poussait les jeunes gens aux candidatures, et ne sollicitant rien du peuple.

On le méprisait, disent les historiens, pour ce mépris qu'il faisait des hommes et des richesses, et pour cette estime qu'il gardait aux choses immatérielles. On l'appelait poëte, lettré, homme grécisé, philosophe spéculatif, noyé dans la contemplation des choses inutiles. Le vulgaire méprise dans tous les siècles tout ce qui n'est pas vulgaire comme lui.