XXXII
Quintus retourna vers Astura pour regagner, par les sentiers des montagnes, sa maison d'Antium avec son fils. Cicéron poursuivit sa route vers le bord de la mer, et s'embarqua sur une galère.
Il possédait, dans une anse du rivage de Gaëte, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui son tombeau s'élever comme un écueil de la gloire auprès des écueils de la mer, une maison de campagne embellie de tous les luxes et ornée de tous les délices d'une résidence d'été pour les grands citoyens de Rome. Elle s'élevait sur un promontoire d'où le regard embrassait une vaste étendue de mer, tantôt limpide et silencieuse, tantôt écumeuse et murmurante, enceinte par le demi-cercle d'un golfe peuplé de villes maritimes, de temples, de villas romaines, de navires, de barques et de voiles qui en variaient les bords et les flots. Les vents étésiens, qui soufflent du nord pendant la canicule, en rafraîchissant la température; des jardins en terrasses descendaient d'étages en étages de la maison aérée à la plage humide; des cavernes naturelles, achevées par l'art, pavées de mosaïques, entrecoupées de bassins où l'eau de la mer, en pénétrant par des canaux invisibles, renouvelait la fraîcheur, y servaient de bains. Un temple domestique, vraisemblablement celui qu'il avait consacré à sa fille Tullia, laissait éclater au-dessus ses colonnes et ses chapiteaux de marbre de Paros, à demi voilés par les orangers, les lauriers, les figuiers, les pins, les myrtes et les pampres des hautes vignes qui tapissent éternellement cette côte, où nous avons si souvent rêvé.
C'est là que Cicéron descendit de sa galère pour y attendre l'heure du départ et le retour de son frère Quintus. Les triumvirs étaient encore à plusieurs journées d'étape de Rome; la Campanie était libre de troupes, et tout annonçait que les sicaires d'Antoine n'y marcheraient pas aussi vite que sa vengeance.
XXXIII
Mais sa vengeance le devançait. À peine Quintus et son fils étaient-ils arrivés secrètement dans leur villa paternelle d'Antium, pour y vendre leurs biens et pour en rapporter le prix à Cicéron, que la vengeance domestique révéla leur présence aux émissaires des triumvirs, et qu'ils furent égorgés, le père et le fils, pour le crime de leur nom.
À cette nouvelle, les affranchis et les esclaves de Cicéron le conjurent avec plus d'instance de fuir. Il monte sur sa galère, et navigue jusqu'au promontoire de Circé, cap avancé du golfe de Gaëte, pour faire voile vers l'Afrique. Il s'y fit descendre à terre, malgré les instances des pilotes et la faveur des vents. Il ne pouvait s'arracher à cette dernière plage de l'Italie, ni désespérer tout à fait du cœur et de la reconnaissance d'Octave. Il reprit à pied et en silence, le long de la plage, le chemin qui ramenait vers Rome: sa galère le suivait à quelque distance sur les flots. Après avoir marché ainsi quelques milles, abîmé dans ses perplexités, la nuit commençant à tomber, il fit signe à ses rameurs d'approcher de la plage, et se confia de nouveau aux flots.
Il avoua à ses affranchis que, lassé d'incertitude et de fuite, il avait résolu un moment de rentrer à Rome, et d'aller s'ouvrir lui-même les veines sur le seuil d'Octave, afin de se venger du moins, en mourant, d'une ingratitude écrite en caractères de sang sur le nom de ce parricide, et d'attacher à ses pas, avec la mémoire de son crime, une furie qui ne le laissât reposer jamais!...
La crainte des tortures qu'on lui ferait subir, s'il était arrêté avant d'avoir accompli son suicide, l'avait retenu et ramené à bord. Il navigua quelque temps indécis en vue du rivage; puis, rappelé encore par on ne sait quelles pensées, il ordonna à ses rameurs de le ramener à sa maison de campagne de Gaëte, qu'il avait quittée le matin. Ses serviteurs lui obéirent en gémissant et en pleurant sur son trépas. La galère se rapprocha de la plage où s'élevait le temple.