V

La première des œuvres littéraires de Cicéron, c'est le recueil de ses discours. Mais ces discours sont trop nombreux pour que nous les parcourions même rapidement dans ce coup d'œil sur cet écrivain monumental. Nous le ferons quand, dans nos entretiens de l'année prochaine, nous vous parlerons de l'éloquence sous toutes ses formes. L'éloquence est la littérature directe et parlée: la plus passionnée, la plus impressive, mais la plus fugitive de toutes les littératures. Elle ne survit pas à la circonstance ou à la passion qui la fait naître, à l'orateur qui la profère, au peuple qui l'écoute, ou plutôt elle n'y survit qu'à condition que l'orateur soit en même temps un écrivain accompli, tel que Démosthène, Eschine, Cicéron, Bossuet, Chatam, Shéridan, Mirabeau, Vergniaud, hommes qui, en parlant au jour, gravent pour l'éternité.

VI

L'éloquence romaine, née des institutions libres, aristocratiques et populaires de Rome, avait fleuri avant Cicéron. Elle connaissait, elle pratiquait ces règles innées du discours, le commencement, le milieu, la fin, l'exorde, l'exposition, le raisonnement, le pathétique, la péroraison; elle savait que l'ordre dans les idées et dans les faits, la clarté et la force dans le langage, la chaleur dans les sentiments, l'agrément même dans la diction, sont les conditions sans lesquelles l'orateur ne peut ni commander l'attention, ni communiquer la conviction aux assemblées publiques. L'expérience déjà longue du forum, du sénat, des tribunaux, du peuple, avait instruit les Romains des convenances et des moyens de l'art oratoire. Tout citoyen romain était orateur dans la mesure de son esprit et de son talent; la grande loi, la loi suprême, la loi de la place publique, c'était la parole. Elle fut longtemps aussi presque la seule littérature. Les Caton l'employaient à modérer le peuple; les Gracques, formés par leur mère Cornélie, à le soulever; Hortensius, à le charmer; Catilina, à renverser la société romaine; César, à corrompre la multitude afin de l'asservir par ses vices à son ambition naissante. Cicéron, à l'âge de vingt-quatre ans, homme nouveau comme disaient les Romains, c'est-à-dire sans illustration héréditaire sur son nom, avait à lutter contre ces modèles ou contre ces émules. La nature et l'étude l'avaient façonné pour ces luttes; l'habitude de plaider des questions judiciaires devant les tribunaux inférieurs l'avait exercé.

Après avoir parlé devant les juges, il ne craignait plus de parler devant le peuple, puis devant le sénat. Il s'éleva aux causes politiques, les seules qui rendent historique le nom d'un orateur.

Profondément versé dans les poëtes, dans les philosophes et dans les orateurs grecs, il s'était, de bonne heure, proposé de donner à la parole dans le discours toute la solidité, toute la durée, toute l'élégance classiques, toute la grâce, tout l'atticisme de la parole écrite: on croyait lire en écoutant. Sa mémoire, puissance qu'on multiplie en la chargeant, le servait avec fidélité, mais aussi avec cette liberté qu'elle doit laisser à l'improvisation, tout en rappelant l'orateur à son but et à son texte; sa diction, sans être théâtrale, était modulée. La prose oratoire avait à Rome un peu du rhythme de la poésie; l'orateur était pour le peuple romain un musicien de la pensée ou de la passion. Ces orateurs avaient rendu l'oreille du peuple exigeante comme un auditoire d'artistes; des instruments donnaient le diapason à la voix de l'orateur.

Rien, dans nos assemblées ou dans nos tribunes modernes, ne peut donner l'idée de ces conditions de l'éloquence antique. C'était un cirque dont les orateurs étaient les lutteurs devant un peuple délicat. Il fallait charmer ou mourir. Le son de voix, l'attitude, les gestes, étaient l'objet d'une étude dont Tacite, Cassius, Brutus, Quintilien et Cicéron donnent les règles dans leurs traités.

VII

Ces règles, il les pratiqua le premier avec une supériorité de nature et d'étude qui le laissa promptement sans rival à Rome. Ses premiers discours contre le proconsul Verrès, spoliateur et assassin de la Sicile, sont un modèle d'éloquence accusatrice. Il n'y a rien de comparable à ces discours contre Verrès, que les deux immortels discours de Burke et de Shéridan contre lord Hastings et contre les spoliateurs de l'Inde dans le parlement britannique; peut être aussi, en France, l'accusation et la contre-accusation mutuelle de Robespierre et de Vergniaud se vouant l'un l'autre à la mort dans les séances de la Convention qui précédèrent la mort des Girondins. Mais, si ces derniers discours étaient aussi envenimés, ils n'étaient pas aussi oratoires: l'homme y était animé à la vengeance, l'artiste en discours n'y était pas aussi complet. Il faut lire les sept discours successifs de Cicéron dans l'accusation contre Verrès, pour se faire une idée de toute l'invention, de toute la disposition, de tout le pathétique, de toutes les fécondités d'arguments d'un accusateur qui veut faire partager son indignation contre le crime, sa pitié pour les victimes, sa colère, sa fureur même, contre l'accusé.

Cependant c'était là encore le début de Cicéron dans les causes politiques. Il y a un peu trop d'apprêt, un peu trop de déclamation juvénile, on y sent trop l'avocat, pas assez le citoyen. Mais, comme perfection d'éloquence écrite, rien n'est égal dans aucune langue.