«Je vous réponds, pères conscrits, qu'il y aura dans vos consuls assez de vigilance, dans cet ordre assez d'autorité, dans celui des chevaliers assez de courage, parmi tous les bons citoyens assez d'accord et d'union, pour qu'au départ de Catilina tout ce que vous pouvez craindre de lui et de ses complices soit à la fois découvert, étouffé et puni.
«Va donc, avec ce présage de notre salut et de ta perte, avec tous les satellites que tes abominables complots ont réunis avec toi, va, dis-je, Catilina, donner le signal d'une guerre sacrilége. Et toi, Jupiter Stator, dont le temple a été élevé par Romulus, sous les mêmes auspices que Rome même! toi, nommé dans tous les temps le soutien de l'empire romain! tu préserveras de la rage de ce brigand tes autels, ces murs et la vie de tous nos citoyens; et tous ces ennemis de Rome, ces déprédateurs de l'Italie, ces scélérats liés entre eux par les mêmes forfaits, seront aussi, vivants et morts, réunis à jamais par les supplices.»
VIII
Nous ne donnerons aujourd'hui que cet éclair de l'éloquence parlée de Cicéron. Les innombrables citations que nous pourrions en faire vous montreraient dans tous les genres de discours ce feu, ce débordement, cet ordre, cette majesté, cette véhémence, cette haute convenance dominant la passion elle-même, cette habileté instinctive qui dit tout ce qu'il faut dire et qui fait penser ce qui ne peut être dit, enfin cette vigueur de l'honnête homme qui prête le nerf de la conscience aux formes les plus académiques de l'art. Mais ce n'est pas le moment. Ce que nous voulons surtout vous faire admirer aujourd'hui, c'est l'homme, c'est l'esprit transcendant, c'est le lettré, c'est l'écrivain, c'est le philosophe. Il est assez connu comme orateur accompli; il ne l'est pas assez comme intelligence suprême et universelle.
IX
Les premiers et les derniers loisirs que laissèrent à Cicéron les proscriptions ou les éclipses de la liberté dans sa patrie, il les consacra, comme nous l'avons dit en commençant, à donner aux jeunes Romains les préceptes de l'art oratoire, dont il leur avait donné déjà tant d'exemples. Voyez comment, dans ses dialogues sur l'Orateur, il apprécie dignement le grand art qu'il se propose d'enseigner:
«J'avance, dit-il, que je ne connais rien de plus beau que de pouvoir, par le talent de la parole, fixer l'attention des hommes rassemblés, charmer les esprits, gouverner les volontés, les pousser ou les retenir à son gré. Ce talent a toujours fleuri, a toujours dominé chez les peuples libres, et surtout dans les États paisibles. Qu'y a-t-il de plus admirable que de voir un seul homme, ou du moins quelques hommes, se faire une puissance particulière d'une faculté naturelle à tous! Quoi de plus agréable à l'esprit et à l'oreille qu'un discours poli, orné, rempli de pensées sages et nobles! Quel magnifique pouvoir que celui qui soumet à la voix d'un seul homme les mouvements de tout un peuple, la religion des juges et la dignité du sénat! Qu'y a-t-il de plus généreux, de plus loyal, que de secourir les suppliants, de relever ceux qui sont abattus, d'écarter les périls, d'assurer aux hommes leur vie, leur liberté, leur patrie! Enfin quel précieux avantage que d'avoir toujours à la main des armes qui peuvent servir à votre défense ou à celle des autres, à défier les méchants ou à repousser leurs attaques!»
De temps en temps Cicéron interrompt ses dialogues et ses citations sur l'éloquence par des retours sur le sort des grands orateurs de son temps, sur lui-même et sur le sort de sa patrie, retours qui sont eux-mêmes des chefs-d'œuvre de sentiment, de raison, de patriotisme. Tel est ce morceau sur l'orateur Crassus, son modèle et son maître, dont il raconte la mort en descendant de la tribune, mort sur le champ de triomphe, semblable à celle du plus grand des orateurs modernes, lord Chatam, le père de Pitt:
«C'est alors que Crassus, poussé à bout, dit-on, par le consul qui l'accusait, parla ainsi, comme un dieu: «Penses-tu que je te traiterai en consul, quand tu ne me traites pas en consulaire? Penses-tu, quand tu as déjà regardé l'autorité du sénat comme une dépouille, quand tu l'as foulée aux pieds en présence du peuple romain, m'effrayer par de semblables menaces? Si tu veux m'imposer silence, ce n'est pas mes biens qu'il faut m'ôter: il faut m'arracher cette langue que tu crains, étouffer cette voix qui n'a jamais parlé que pour la liberté; et, quand il ne me restera plus que le souffle, je m'en servirai encore, autant que je le pourrai, pour combattre et repousser la tyrannie.»
«Crassus parla longtemps, avec chaleur, avec force, avec violence. On rédigea sur son avis le décret du sénat, conçu dans les termes les plus forts et les plus expressifs, dont le résultat était que, toutes les fois qu'il s'était agi de l'intérêt du peuple romain, jamais la sagesse ni la fidélité du sénat n'avaient manqué à la république. Crassus assista même à la rédaction du décret.