Le temps, cependant, ne nous a pas tout conservé de ces monuments de l'esprit humain. Il faut mesurer ce grand homme comme le Colisée, par ses ruines. Au nombre de ces ruines est un ouvrage didactique, intitulé les Académiques; on n'en possède que des fragments.
Voyez avec quelle âme et avec quel style détendu et pour ainsi dire assis il commence le second livre de ces Académiques! Cela rappelle le début de la profession de foi du Vicaire savoyard de J.-J. Rousseau ou des Soirées de Pétersbourg du comte Joseph de Maistre. L'orateur ne harangue plus: il s'entretient comme nous faisons ici, et il affecte l'abandon et la nonchalance de la conversation entre hommes graves à la campagne.
«J'étais dans ma campagne de Cumes (près de Baïa et de Naples), en compagnie de mon cher Atticus, quand Varron me fit annoncer qu'il était arrivé de Rome la veille au soir, et que, sans la fatigue de la route, il serait venu immédiatement nous trouver. À cette nouvelle, nous décidâmes qu'il ne fallait mettre aucun retard à voir un homme avec qui nous étions liés par la communauté de nos études et par une vieille amitié. Nous nous mîmes en marche sur-le-champ pour le rejoindre. Nous étions encore à quelque distance de la villa, lorsque nous l'aperçûmes venant au-devant de nous; nous l'embrassâmes tendrement et nous le reconduisîmes chez lui. Il nous restait à faire un assez long chemin.
«Je demandai d'abord à Varron s'il y avait quelque chose de nouveau à Rome. Mais Atticus, m'interrompant aussitôt: Laissez là, nous dit-il, je vous en conjure, un sujet sur lequel on ne peut rien demander ni rien apprendre sans douleur (c'était le temps des compétitions déplorables entre Pompée et César), et que Varron nous dise plutôt ce qu'il y a de nouveau chez lui. Notre ami garde un silence plus long qu'à l'ordinaire avec le public, et pourtant je crois qu'il n'a pas cessé d'écrire, mais il nous cache ce qu'il compose.—Point du tout, dit Varron; ce serait, selon moi, une folie que de faire des livres pour les cacher, mais j'ai un grand ouvrage sur le métier; il y a déjà longtemps que j'ai mis le nom de cet ami (c'était de moi qu'il parlait) en tête d'un travail assez volumineux et que je tiens à exécuter avec le plus grand soin.
«—Il y a longtemps aussi, lui dis-je, que j'attends cet ouvrage, et cependant je n'ose pas vous presser, car j'ai appris de notre ami Libon, dont vous connaissez la passion pour les lettres, que vous n'interrompez pas un seul instant ce travail, que vous y employez tous vos soins et que jamais il ne sort de vos mains; mais il est une demande que je n'avais jamais songé à vous faire et que je vous ferai, maintenant que j'ai entrepris moi-même d'élever quelque monument à ces études qui me furent communes avec vous, et d'introduire dans notre littérature latine cette ancienne philosophie de Socrate. Pourquoi, vous qui écrivez sur tant de sujets, ne traitez-vous pas celui-là, puisque vous y excellez?»
XVII
Varron s'excuse sur la difficulté de se faire comprendre des esprits vulgaires en traitant en termes de l'école des sujets grecs dont les termes mêmes sont étrangers à la plupart des Romains. «Les épicuriens, dit-il, pensent tout simplement que le sort de l'homme et de la brute, c'est tout un.
«Mais vous, qui êtes comme moi sectateur des principes plus spiritualistes et plus sublimes des disciples de Socrate et de Platon, avec quelle délicatesse ne faudra-t-il pas en développer la philosophie pour être compris? Il vaut mieux renvoyer les esprits, qui parmi nous s'occupent de ces matières, aux écrivains grecs eux-mêmes.»
«Vous avez raison, Varron,» répond Cicéron en rappelant avec la complaisance de l'amitié les beaux ouvrages poétiques et historiques composés par cet ami. «Pour moi, ajoute-t-il (je vais vous confesser les choses telles qu'elles sont), pendant le temps où l'ambition, les honneurs, le barreau, la politique et plus encore ma participation au gouvernement de la république m'entravaient dans un réseau d'affaires et de devoirs, je renfermais en moi mes connaissances philosophiques, et, pour que le temps ne les altérât pas, je les renouvelais dans mes heures de loisir par la lecture.
«Mais aujourd'hui que la fortune m'a frappé d'un coup terrible et que le fardeau du gouvernement ne pèse plus sur moi, je demande à la philosophie l'adoucissement de ma douleur, et je la regarde comme l'occupation de mes loisirs la plus douce et la plus noble à la fois. Cette occupation sied parfaitement à mon âge; elle est plus que toute autre chose en harmonie avec ce que je puis avoir fait de louable dans ma vie publique; rien de plus utile pour l'instruction de mon pays.»