«Mais vous, continua-t-il, qui avez tant de livres chez vous, quels sont donc ceux que vous venez chercher ici?—J'y venais prendre, lui dis-je, quelques commentateurs d'Aristote pour les lire pendant que j'en ai le loisir, ce que vous savez qui ne nous arrive guère ni à l'un ni à l'autre.—Que j'aurais bien mieux aimé, dit-il, que votre goût eût incliné pour les stoïciens! Certes, s'il appartenait à quelqu'un au monde d'estimer qu'il n'y a de bien que dans la vertu, c'était à vous.»

XXIX

Cicéron démontre ensuite, avec une évidence véritablement révélatrice, que l'honnête, ou le souverain bien, est un instinct de notre nature intellectuelle aussi irréfutable que le bien-être physique est un instinct de nos sens matériels; de là, dit-il, ces législations, aussi divines qu'humaines, qui établissent les rapports des hommes entre eux sur les bases d'une équité sociale, qui est la conscience publique du genre humain. Cependant il blâme dans le livre suivant l'excès des stoïciens, qui les porte à sacrifier entièrement le corps à l'âme. Cet excès, dit-il, n'est pas conforme à la nature complexe d'un être formé d'âme et de corps, et qui a été doué d'un instinct de conservation. La sagesse est dans l'harmonie qu'il faut maintenir entre nos deux natures: régler la nature, ce n'est pas la contredire.

XXX

Nous ne pouvons renoncer à vous reproduire ici le commencement du cinquième livre, réminiscence délicieuse du temps et des lieux où Cicéron, voyageur à Athènes, repassait avec ses amis sur les traces de l'antiquité:

«Comme j'étais à Athènes, et qu'un jour, suivant ma coutume, j'avais entendu Antiochus dans le gymnase de Ptolémée, en compagnie de Pison, de mon frère Quintus, de Pomponius et de L. Cicéron, mon cousin germain, que j'aime comme s'il eût été mon frère, nous fîmes dessein de nous aller promener ensemble l'après-midi à l'Académie, parce que, dans ce temps-là, il ne s'y trouvait d'ordinaire presque personne. Nous nous rendîmes donc tous chez Pison au temps marqué; et de là, en nous entretenant de choses diverses, nous fîmes les six stades de la porte Dipyle à l'Académie. Quand nous fûmes arrivés dans un si beau lieu, et qui n'est pas célèbre sans cause, nous y trouvâmes toute la solitude que nous voulions. Alors Pison:—Est-ce par un dessein de la nature, nous dit-il, ou par une erreur de notre imagination, que, lorsque nous voyons les lieux où l'histoire nous apprend que de grands hommes ont passé une partie de leur vie, nous nous sentons plus émus que quand nous écoutons le récit de leurs actions ou que nous lisons leurs écrits?

«C'est là ce que j'éprouve moi-même en ce moment: le souvenir de Platon me vient assaillir l'esprit; c'est ici qu'il s'entretenait avec ses disciples, et ses petits jardins, que vous voyez si près de nous, me rendent sa mémoire tellement présente qu'ils me le remettent presque devant les yeux. Ces lieux ont vu Speusippe, ils ont vu Xénocrate et Polémon, son disciple, dont voici la place favorite. Je n'aperçois même jamais le palais du sénat (j'entends la cour Hastilie, non pas ce palais, nouveau monument bien plus vaste et qui paraît plus petit à mes yeux), que je ne songe à Scipion, à Caton, à Lélius, et surtout à mon aïeul. Enfin les lieux ont si bien la vertu de nous faire ressouvenir de tout, que ce n'est pas sans raison qu'on a fondé sur eux l'art de la mémoire.—Rien n'est plus vrai, Pison, lui dit mon frère Quintus. Moi-même, en venant ici, les yeux fixés sur Colone, le séjour de Sophocle, je croyais voir devant moi ce grand poëte, à qui j'ai voué une si profonde admiration, vous le savez, et qui fait mes délices; l'image même d'Œdipe, qu'il représente venant ici et demandant dans ces vers qui arrachent des larmes en quels lieux il se trouve, m'a tout ému; ce n'est qu'une image vaine, et cependant elle m'a remué.—Et moi, dit Pomponius, à qui vous faites la guerre de m'être rendu à Épicure, dont nous venons de passer les jardins, je vois s'écouler dans ces jardins bien des heures en compagnie de Phèdre, que j'aime plus qu'homme au monde. Il est vrai que, averti par l'ancien proverbe, je pense toujours aux vivants; mais, quand je voudrais oublier Épicure, comment le pourrais-je, lui dont nos amis ont le portrait, non-seulement reproduit à grands traits par la peinture, mais encore gravé sur leurs coupes et sur leurs bagues?

«Notre ami Pomponius, lui dis-je alors, veut s'égayer, et il est peut-être dans son droit, car il s'est établi de telle sorte à Athènes que déjà on peut le prendre pour un Athénien, et que je ne serais pas surpris qu'un jour il ne portât le surnom d'Atticus. Mais je suis de votre avis, Pison; rien ne fait penser plus vivement et plus attentivement aux grands personnages que les lieux fréquentés par eux.

«Vous savez que j'allai une fois à Métaponte avec vous, et que je ne mis le pied chez mon hôte qu'après avoir vu le lieu où Pythagore rendit le dernier soupir, et le siége où il s'asseyait d'ordinaire. Tout présentement encore, quoique l'on trouve partout à Athènes les traces des grands hommes qu'elle a portés, je me suis senti ému en voyant cet hémicycle où Charmadas enseignait naguère. Il me semble que je le vois (car ses traits me sont bien connus); il me semble même que sa chaire, demeurée pour ainsi dire veuve d'un si grand génie, regrette à toute heure de ne plus l'entendre. Alors Pison:—Puisque tout le monde, dit-il, a été frappé de quelque souvenir, je voudrais bien savoir ce qui a fait impression sur notre jeune Lucius? Serait-ce le lieu où Démosthène et Eschine se livraient leurs grands combats? Chacun, en effet, est guidé par ses études de prédilection. Lui, en rougissant:—Ne m'interrogez pas là-dessus, dit-il, moi qui suis même descendu sur la plage de Phalère, où l'on dit que Démosthène déclamait au bruit des flots, pour s'habituer à vaincre par sa voix le frémissement de la place publique. Je viens même de me détourner un peu sur la droite pour voir le tombeau de Périclès: mais, dans cette ville-ci, les souvenirs sont inépuisables; il semble, à chaque pas que l'on y fait, que du sol jaillisse l'histoire.—Les recherches, lui dit Pison, quand on les fait dans la vue d'imiter un jour les grands personnages, sont d'un excellent esprit; mais, quand elles n'ont pour but que de nous mettre sur les traces du passé, elles témoignent seulement d'un esprit curieux. Aussi nous vous exhortons tous, et je vois que déjà vous vous y portez de vous-même, à marcher sur les pas des grands hommes dont vous prenez plaisir à reconnaître les vestiges.—Vous savez, dis-je alors à Pison, qu'il a déjà prévenu vos conseils; mais je vous suis obligé des encouragements que vous lui donnez.—Il faut donc, reprit-il avec son extrême bienveillance, que nous tâchions tous de contribuer aux progrès de notre jeune ami; il faut avant tout qu'il tourne ses études vers la philosophie, tant pour vous imiter, vous qu'il aime, que pour être en état de mieux réussir dans l'éloquence. Mais vous, Lucius, continua-t-il, est-il besoin de vous y exhorter, et ne vous y sentez-vous pas tout naturellement enclin? Au moins, il me semble que vous écoutez avec beaucoup d'intérêt les leçons d'Antiochus.—J'ai grand plaisir à les suivre, répondit Lucius avec une honnête timidité; mais vous avez parlé de Charmadas: je me sens entraîné de ce côté-là. Antiochus me le rappelle, et c'est la seule école que je fréquente.»

Viennent ensuite des définitions admirables de l'âme, de ses facultés, de ses vertus, filles, dit-il, de notre liberté morale telles que la prudence, la tempérance, la force, la justice, la modération, l'abnégation, le sacrifice de soi-même aux autres, tout ce dont se compose aujourd'hui encore le code de l'homme parfait.