«Dites-lui, Monsieur, combien j'y suis sensible. Si jamais j'avais besoin de chercher des vengeurs de ce rire à contre sens, qui se trompe de but et qui s'attache au revers, je sais où je les trouverais! La jeunesse a le sens du juste.
«Agréez, Monsieur, pour vous et pour elle, l'expression de ma reconnaissance et celle de ma haute considération.
«Lamartine.
«3 novembre 1861.»
Les bruits faux relatifs à ma santé et mon incapacité de continuer l'édition de mes Œuvres et de mes Entretiens, s'étant prolongés d'échos en échos dans toutes les provinces, me forcent à réclamer de nouveau avec énergie et persistance. Aucune indisposition de moi n'a donné même prétexte à ce bruit malfaisant ou perfide. Je me porte bien, et, de plus, j'aurai terminé dans huit jours tous les travaux nécessités pour tous les ouvrages que j'ai promis à mes souscripteurs, et dont ma mort même n'interromprait pas les livraisons assurées.
LXXIe ENTRETIEN.
Un grand bruit, un grand étonnement, une grande impression dans le public lisant, ont accueilli le 70e Entretien. On m'avait souvent accusé d'avance d'une lâche palinodie historique. On aurait été heureux de me la voir commettre: il est si doux de déshonorer un ennemi! Combien n'est-il pas plus doux de le voir se déshonorer lui-même? On a été trompé. Je n'ai répudié ni la saine révolution de 1789, ni la république nécessaire de 1848. J'ai dit et je redis: Si nous étions dans les mêmes crises, entre un trône subitement écroulé, et un peuple prêt à tomber ou en anarchie ou en fureur, je la referais encore! Je ne m'en accuse pas, je m'en glorifie; il y a de ces inspirations qui jaillissent d'une seule voix, mais qui sont le cri du peuple et le salut du moment. Tout le monde répéta ce cri de bonne foi, parce que la réflexion ratifia ce que l'audace inspirée avait osé proposer à la nation chancelant sur le vide et prête à y tomber.
Quant aux vrais principes d'une république unanime appelant toutes les classes et tous les citoyens sans exception à apporter, par le suffrage universel, leur part juste de souveraineté naturelle dans une première assemblée, pour que cette première assemblée dictatoriale régularisât à loisir les degrés divers de ce suffrage universel, pour que la souveraineté brutale du nombre, équilibrée par la souveraineté morale de la lumière et de la raison, donnât la majorité au droit général qui fait de l'intelligence une condition de tout droit humain; je ne les répudie pas davantage. Si la seconde assemblée eût été aussi sensée, aussi patriotique, aussi bien inspirée que la première, ce noble gouvernement de soi-même par soi-même pouvait durer.
Les coups d'État ont besoin de prétexte, la ridicule Montagne de 1849 le fournit au pouvoir exécutif; elle fit peur à la France d'elle-même, la France s'enfuit dans une dictature: que la responsabilité de l'occasion perdue retombe à jamais sur ceux qui donnent ces paniques aux peuples, et qui montrent les spoliations et les terreurs comme perspective de la liberté!—La peur inventa les dieux, a dit le poëte: la peur inventa les maîtres des peuples, dit avec plus de raison l'homme d'État. Qu'on daigne relire dans mes Œuvres complètes le dernier avis du Conseiller du peuple, que je me permettais de donner aux républicains provocateurs de l'assemblée, huit jours avant le coup d'État qui releva un trône, on verra que j'en avais le pressentiment et la tristesse anticipés. Les vrais auteurs de ces coups d'État sont ceux qui les rendent possibles et quelquefois inévitables.