(CINQUIÈME PARTIE.)

I.

Continuons encore pendant quelques pages cette critique sincère de l'Histoire des Girondins. On verra que je ne suis ni infatué de son succès ni complaisant envers moi-même. J'ai recherché la vérité partout.

Parmi les documents vivants les plus précieux à consulter sur les hommes célèbres, parmi les terroristes et parmi les victimes, était un vieillard de beaucoup d'esprit et de beaucoup de vertu, qui, dans sa plus verte jeunesse, avait été lié avec Danton d'une amitié confiante et intime, amitié d'entraînement d'un adolescent pour un grand acteur dans un grand drame, mais sans aucune complicité dans aucun crime. Cet excellent homme s'appelait Georges Duval; il avait autrefois joué un rôle d'aimable comparse dans les folies de jeunesse de Danton, de Camille Desmoulins et de leurs affidés; à leur mort il avait continué son rôle de témoin désintéressé dans les grandes scènes de la Convention ou de l'échafaud, sans exciter aucun ombrage: sa légèreté et sa gaieté le préservaient des soupçons des terroristes, comme le myrte couvrait le poignard d'Harmodius et d'Aristogiton. C'est avec la pointe de ce poignard qu'il devait graver en leur présence les cultes, les crimes, les vertus de l'époque qui ne lui cachait rien; il prenait des notes en silence sur les événements, il venait de compulser ces notes et d'en publier le contenu dans huit ou dix volumes sur les terroristes et sur les thermidoriens, ces complices et ces vengeurs à la fois de Robespierre. Depuis il s'était loué aux théâtres secondaires, pour vivre en s'amusant du rire du public. Puis sa vieillesse, pleine de séve et d'imagination, l'avait mûri d'années sans l'énerver d'esprit. Il s'était retiré, avec sa pieuse fille, dans un petit et obscur appartement de la rue des morts à Paris, la rue Mazarine; il y vivait de misère et de souvenirs dans cette résignation courageuse et gaie que la religion donne à ceux qui, comme lui, n'ont rien qui les rattache à la terre, excepté l'ordre de Dieu, qui ne les relève pas encore de leur consigne d'honnêtes gens. J'avais acheté et j'avais lu avec un vif intérêt ses ouvrages sur l'intimité de la révolution. J'appris par hasard que l'auteur existait encore, aussi vivant à quatre-vingt-quatre ans qu'il avait pu l'être à trente ans. La misère laborieuse conserve les hommes de ce tempérament maigre et actif; on ne le sent lourd qu'en l'étreignant. Ces hommes sont forcés d'être toujours debout pour gagner leur vie; tant qu'on est debout on est ferme: tel était Georges Duval. J'allai le voir dans sa cellule comme un disciple en histoire va consulter, sur la ressemblance, l'oracle du temps qui a vu à la fois les portraits et les personnages. Je trouvai le plus aimable petit vieillard que la tradition oubliée dans un coin de Paris eût pu préserver pour être au besoin consulté par les hommes d'un autre âge. Il me reçut en homme ravi que ses anecdotes connues pussent être élevées par un écrivain alors en vogue tel que moi à la dignité de la grande histoire. Je me liai avec lui d'une intimité amicale et respectueuse. Tous les dimanches il acceptait à dîner entre petits couverts chez moi. Il était d'une sobriété exemplaire, moitié par hygiène, moitié par nécessité. Toute sa fortune, comme celle du moineau de Paris sous le rebord de son toit, consistait dans une modique pension d'homme de lettres; miette tombée de la table des heureux favoris du ministère de l'intérieur. Cela lui suffisait, il était resté gai comme l'insouciance, pourvu que la conscience fût en repos, et qu'il contemplât comme le philosophe Vico les grandes et les petites oscillations de ce pendule alternatif des révolutions des empires, mouvement toujours, progrès quelquefois, vicissitude éternelle qui va du bien au mieux, du mieux au mal, du mal au pire, de la vie à la mort, de la vieillesse des sociétés à la mort des peuples, et qui se confie à Dieu du sort des nations; il était content.

Un été que je revins à Paris pour une session des chambres, j'allais le voir. Il était mort sans bruit; le concierge nouveau ne connaissait pas même son nom, il ne savait pas de qui je voulais parler. «Ce petit vieillard si bon et si gai, me dit-il, oui, on s'entretient encore de lui dans le quartier; on l'a porté au cimetière du Mont-Parnasse; ses livres de prières ont été son seul héritage.» Ainsi passe la mémoire d'un siècle, un à un et sans bruit; puis l'histoire vient, qui nous raconte emphatiquement ses fables, et le monde croit que la terre était peuplée de géants, quand ces prétendus géants, bons ou mauvais, n'étaient que des hommes comme nous: major e longinquo! Combien je regrette ce chroniqueur sincère des hommes de 1793, ce pauvre Georges Duval, qui devait voir en homme d'esprit ce que les autres n'ont vu qu'avec stupeur!

Voici le portrait du fameux, du féroce démagogue Marat. Je le dois à Georges Duval, qui, bien jeune alors, lui portait les épreuves de l'Ami du peuple à corriger, et qui l'étudiait à son insu dans l'abandon de sa vie intime.

II.

Le portrait de Marat à cette époque est le portrait de la Némésis populaire.

«Sa vie était un dialogue furieux et continu avec la foule. Il semblait regarder toutes ses impressions comme des inspirations, et les recueillait à la hâte comme des hallucinations de la sibylle ou les pensées sacrées des prophètes. La femme avec laquelle il vivait le considérait comme un bienfaiteur méconnu du monde, dont elle recevait la première les confidences. Marat, brutal et injurieux pour tout le monde, adoucissait son accent et attendrissait son regard pour cette femme. Elle se nommait Albertine. Il n'y a pas d'homme si malheureux ou si odieux sur la terre à qui le sort n'ait ainsi attaché une femme dans son œuvre, dans son supplice, dans son crime ou dans sa vertu.

«Marat avait, comme Robespierre et comme Rousseau, une foi surnaturelle dans ses principes. Il se respectait lui-même dans ses chimères comme un instrument de Dieu. Il avait écrit un livre en faveur du dogme de l'immortalité de l'âme. Sa bibliothèque se composait d'une cinquantaine de volumes philosophiques, épars sur une planche de sapin clouée contre le mur nu de sa chambre. On y remarquait Montesquieu et Raynal, souvent feuilletés. L'Évangile était toujours ouvert sur sa table. «La Révolution,» disait-il à ceux qui s'en étonnaient, «est tout entière dans l'Évangile. Nulle part la cause du peuple n'a été plus énergiquement plaidée, nulle part plus de malédictions n'ont été infligées aux riches et aux puissants de ce monde. Jésus-Christ, répétait-il souvent en s'inclinant avec respect à ce nom, Jésus-Christ est notre maître à tous!»