C'est ainsi que de scène en scène pastorale on arrive à la hauteur de la vallée de Nantua, sans y entrer et en la laissant à sa droite.

XXI.

Le lac de Nantua, comme celui de Némi, remplit tous les creux de cette vallée, encaissée dans de sombres falaises de sapins. L'éclat du soleil d'été qui s'y répercute dans sa nappe éblouit la vallée entière d'une fumée de lumière, d'une sorte de brouillard de rayons qui double tout à coup le jour de la surface de la vallée, comme une glace double la clarté dans une chambre obscure; on ne voit pas encore le lac qu'on voit déjà sa lueur monter dans le ciel comme un incendie des eaux; on regrette de ne pas pénétrer dans cette gorge éblouissante, qui mène le voyageur par une avenue d'eau et de forêts à Genève; mais la route de Franche-Comté continue à suivre la rivière d'Ain, et on la côtoie de village en village sur des collines qui s'élèvent insensiblement et par une vallée qui se rétrécit toujours.

À mesure qu'elle se rétrécit et qu'elle s'élève, on découvre au fond une perspective tout à fait alpestre, qu'on était loin de prévoir en s'y engageant pour remonter le cours de la rivière. C'est une accumulation de hautes cimes noires qui semblent se défier les unes les autres à qui s'élèvera le plus haut et le plus abruptement dans l'éther, et qui ferment d'une barrière infranchissable à l'œil l'horizon jusque-là ouvert devant vous.

Ces montagnes, comme entassées confusément par la main du Créateur, sont en général arrondies en forme de dômes, les unes noires des forêts de pins qui les tapissent de leurs ombres, les autres vertes des pâturages qui les veloutent; celles-ci nues et grisâtres parce que leur pente plus rapide en a laissé glisser l'humus, que le soleil du soir en s'y répercutant à nu les fait blanches à l'œil comme des falaises lointaines au bord de la mer; quelques-unes, derrière les autres, sont tachées au nord de quelques flaques de neige, restes de l'hiver dernier qui attendent un autre hiver; phares de montagnes que les bergers regardent s'allumer ou s'éteindre selon que le soleil levant les frappe, ou que le soleil couchant leur retire ses derniers rayons en descendant du ciel.

XXII.

On est saisi tout à coup d'une certaine terreur inattendue en se voyant si près de ces cimes du haut Jura; elles semblent former devant vous un rempart confus de hauteurs inaccessibles, à travers lesquelles il faut s'engager, sans apercevoir par quelle brèche ou par quelle poterne on pourra les aborder et les franchir. La sainte horreur de poëte qui habite les bords de l'Océan sur le rivage, habite aussi les pieds des montagnes sans issues; c'est l'impression du Jura vertigineux au moment où il vous apparaît, s'élevant toujours plus à mesure que vous vous élevez vous-même sur ses premiers plans, pour vous en présenter d'autres plus infranchissables en apparence.

Vous les franchissez, cependant, par des routes qui se déroulent aussi à mesure, tantôt en les contournant par le flanc assez arrondi de la montagne, tantôt sur des plateaux élevés, aussi rocheux, mais aussi planes que les grèves d'une mer desséchée; tantôt descendant dans les gorges tracées par les torrents entre les racines, et en suivant aux bords de ces eaux courantes les sombres avenues gouttières de ces dômes en été.

XXIII.

Des usines de fer fument, brillent, tournent, frappent, retentissent, bouillonnent, bourdonnent, écument à tous les tournants de ces rivières où l'industrie de l'habitant a voulu utiliser une cascade ou une chute plus escarpée de l'eau sur la roue grinçante qui fait mouvoir l'axe métallique des leviers.