«—Oui, Monsieur, reprit-elle, j'ai du plaisir à vous voir, et il faut que cela soit pour que je le dise; car depuis longtemps mes compatriotes m'ont dégoûtée des voyageurs; ils se croient en droit de tourmenter mon existence, et aucun Anglais ne viendrait en Syrie sans prétendre examiner ma vie et mes discours. Je suis pour toujours brouillée avec eux; je n'en reçois plus: et que viendraient-ils faire en Orient? Loin d'égaler les hommes qui l'habitent, ils ne sont pas même faits pour les observer.

«Le dernier fut ce jeune Banks, que vous avez vu à Constantinople. Je l'ai fait conduire dans le désert, vers la ville qu'il dit avoir découverte; il me doit bien des facilités apportées à son voyage, et il s'en est montré peu reconnaissant; mais je sais oublier les ingrats. J'ai bien oublié un voyageur plus célèbre, qui porte le même nom, et qui fut l'ami de mon oncle. Je n'aime pas les traîtres; M. Pitt avait eu à se plaindre gravement de sir Joseph Banks, et le prince-régent voulut un jour m'engager à le suivre chez le compagnon de Cook qu'il allait voir.—Jamais, répondis-je, Esther Stanhope ne verra sir Joseph Banks; un homme qui trahit son ami est capable de trahir son roi.

«Bien d'autres Anglais, passagers en Syrie, m'ont obsédée de leurs persécutions. Pour les éloigner de moi, j'ai dû y répondre par des brusqueries; mais elles ont produit l'effet que j'en attendais, et je ne les ai point vus.

«Ils s'en vengent par des publications de leurs voyages, où chacun d'eux me fait figurer à sa guise, et toujours pour m'accabler de ridicule. Cette arme est aiguë en Europe; ici elle s'émousse, et d'ailleurs j'y suis peu sensible depuis longtemps.

«—Quoi! ces jugements si défavorables, ces portraits si peu ressemblants que la presse multiplie, n'ont-ils rien qui puisse vous choquer, Milady?

«—Oh! point du tout, reprit-elle en riant; que me font-ils de la part de ceux qui ne m'ont jamais connue? Si mon nom peut procurer à leurs ouvrages des lecteurs, et des acheteurs à leurs libraires, je m'en réjouirai très-sincèrement, car je veux faire le bien, de quelque manière que ce soit.

«—Je le sais, repris-je, et je dois vous témoigner toute ma reconnaissance de vos bontés pour mes compatriotes. J'avais su que plusieurs Français malheureux avaient trouvé chez lady Stanhope le plus généreux et le plus favorable accueil.

«—Ah! les Français, me dit-elle avec feu, ont des droits tout particuliers à mes sentiments. Vous avez beau faire, fort heureusement pour vous, vous ne ressemblerez jamais à vos voisins.

«J'estime votre ambassadeur (M. le marquis de Rivière); c'est un fanatique dans son dévouement pour ses maîtres, mais il l'est de bonne foi. Le monde serait plus heureux s'il n'y en avait eu que de semblables. Au reste, son exemple est peu contagieux. Ces vieux modèles de l'honneur ne sont plus de notre siècle; aujourd'hui la fidélité n'est plus que de la niaiserie, et la faveur va au plus ingrat. Votre Europe si corrompue fait mal à voir. Imitez les Arabes; au moins chez eux la parole d'un homme ne change et ne trompe jamais...

«Et ce pauvre, colonel Boutin, que n'ai-je pas fait pour prévenir ses malheurs? Je les ai au moins bien vengés. Il revenait chez moi, quand un caprice de curiosité le conduisit chez les Ansariés, où il a péri on ne sait trop comment. J'appris sa mort par hasard; aussitôt, appuyée des ordres du pacha de Damas, qui me traitait comme sa fille, j'expédiai partout des émissaires, mais je ne pus recueillir que des renseignements incertains, et je ne savais où diriger mes poursuites. Alors j'écrivis au chef dont l'influence domine dans la montagne en lui envoyant une superbe paire de pistolets: